Chemaf, producteur congolais de cuivre et de cobalt, se retrouve au centre d’un bras de fer où se croisent intérêts géopolitiques et calculs industriels. Très endettée autour de 900 millions de dollars l’entreprise attire des candidats étrangers et locaux. L’américain Virtus Minerals affirme avoir sécurisé, fin janvier, un accord d’achat d’actions portant sur près de 95 % du capital, mais la transaction dépend encore de décisions clés à Kinshasa, notamment du ministère des Mines et de la Gécamines.
Virtus dit viser deux actifs en RDC : l’Étoile (Haut-Katanga) et Mutoshi (Lualaba). En droit et en pratique, le changement de contrôle d’actifs miniers suppose l’aval des autorités. Le dossier doit obtenir l’accord du ministère congolais des Mines. Il doit aussi convaincre la Gécamines, propriétaire de Mutoshi, exploité par Chemaf via un contrat d’amodiation. Le calendrier pourrait s’étirer sur plusieurs semaines, alors que, selon des sources du secteur, l’administration congolaise n’affiche pas une position uniforme sur le projet américain.
Virtus cherche à consolider sa crédibilité financière et opérationnelle. L’entreprise, créée par d’anciens membres de l’armée américaine, s’appuie sur Orion Resource Partners, un fonds d’investissement spécialisé dans l’industrie minière qui gère plus de 8 milliards de dollars d’actifs. Pour l’exécution, Virtus met en avant l’appui de Lloyds Metals, un groupe indien de l’acier et du fer, récemment positionné sur des actifs cuprifères en RDC. Le nouvel ensemble compterait également sur les équipes déjà présentes chez Chemaf.
En parallèle, le dossier Virtus bénéficie d’un soutien politique à Washington. L’administration Trump affiche une priorité : sécuriser l’approvisionnement des États-Unis en minerais dits critiques, dont le cuivre et le cobalt. Dans ce cadre, Chemaf est vu comme un maillon possible d’une chaîne d’approvisionnement plus “sécurisée” pour les intérêts américains. La médiation américaine ayant conduit à un accord de paix entre la RDC et le Rwanda en décembre 2025 est aussi citée, dans l’entourage du dossier, comme un élément de contexte favorable au candidat soutenu par Washington.
Une vente ouverte depuis 2023, des offres concurrentes et une dette qui pèse sur l’issue
Sur le terrain congolais, la vente de Chemaf reste un dossier à rebondissements. Un expert du secteur minier, qui souhaite garder l’anonymat, prévient que « des rebondissements sont encore possibles », sans s’avancer sur l’identité du futur propriétaire. La cession est en discussion depuis 2023, alimentée par une concurrence qui s’est durcie à mesure que les enjeux géopolitiques se sont affirmés.
En 2024, Norin Mining, filiale du conglomérat chinois de défense Norinco, avait proposé 1,4 milliard de dollars. L’offre avait été acceptée par la famille du fondateur de Chemaf, Shiraz Virji, mais elle n’avait pas obtenu l’aval de la Gécamines. Dans le secteur, plusieurs sources y ont vu l’effet d’une pression américaine visant à contenir la montée en puissance chinoise dans les mines congolaises. La transaction a finalement été abandonnée l’an dernier.
Depuis, d’autres candidats se sont manifestés. La Gécamines a déposé sa propre offre d’acquisition, avec l’idée de céder ensuite une participation majoritaire tout en conservant jusqu’à 25 % du capital. Le groupe congolais Buenassa a, de son côté, proposé 1,5 milliard de dollars. Buenassa porte un projet de raffinerie de cuivre et de cobalt en RDC, mais ne génère pas de revenus à ce stade. Son dirigeant, Eddy Kioni, défend une logique d’intégration industrielle : « l’acquisition de Chemaf permettrait de sécuriser l’approvisionnement de notre future raffinerie de cuivre et de cobalt (…) et renforce le fait que ce projet soit bancable », a-t-il expliqué.
D’autres offres ont également circulé — dont celle du groupe indien Global Critical Resources sans aboutir, pour des raisons qui ne sont pas clairement établies dans les informations disponibles.
Au-delà du jeu des candidatures, le facteur déterminant reste la situation financière de Chemaf. L’entreprise cumule une dette évaluée autour de 900 millions de dollars. À partir de 2021, elle a emprunté 600 millions de dollars auprès du négociant Trafigura acheteur de sa production et d’un syndicat bancaire, afin de développer Mutoshi et de financer la phase deux de l’Étoile. Mais l’augmentation des coûts, combinée à la baisse des cours du cobalt, a provoqué une crise de liquidité en 2023.
Conséquence : le chantier de Mutoshi a été suspendu à 80 % d’achèvement et la phase deux de l’Étoile stoppée alors qu’elle était finalisée à 90 %. Chemaf a alors enclenché un processus de cession, faute de pouvoir faire face aux échéances.
À cette dette financière s’ajoutent des arriérés commerciaux. Sophia Virji, fille du fondateur, évoque 170 millions de dollars dus à une centaine de fournisseurs et sous-traitants. Elle affirme que l’entreprise est « au bord de la faillite » et insiste pour qu’un repreneur rembourse l’ensemble des créanciers en cas de changement d’actionnaire. À l’inverse, une source proche du dossier avance que « la valeur de la dette est supérieure à celle de l’entreprise » et qu’une restructuration est indispensable pour rendre l’opération cohérente.
Malgré ces fragilités, les actifs restent attractifs parce qu’ils sont déjà largement développés. Un expert cité dans le dossier estime que 300 millions de dollars et six mois suffiraient pour relancer à plein régime la production à l’Étoile et lancer Mutoshi, un ticket d’entrée jugé inférieur au coût d’un projet neuf. À titre de comparaison, Kamoa-Kakula, mise en production en RDC en 2021 par Ivanhoe Mines, a requis 1,3 milliard de dollars d’investissement.
À terme, Chemaf mise sur des volumes importants : environ 75 000 tonnes de cathodes de cuivre par an et 20 000 tonnes d’hydroxyde de cobalt à plein régime. Des chiffres qui, dans un contexte de demande mondiale soutenue pour ces métaux, expliquent pourquoi le dossier dépasse la seule logique d’entreprise et devient un enjeu stratégique.
— M. KOSI
