La République démocratique du Congo veut remettre sur la table un plan d’exportation de minerai de fer estimé à 29 milliards USD dans le nord du pays. Selon un compte rendu d’une réunion du Conseil des ministres, le projet vise une zone appelée Mines de fer de la Grande Orientale (Minefor), présentée comme un gisement capable de produire rapidement à grande échelle, à condition de financer des infrastructures lourdes.
Le gouvernement affirme que la zone à développer contiendrait 15 à 20 milliards de tonnes de ressources de minerai de fer, avec une teneur supérieure à 60 % de fer. Sur le papier, la montée en cadence serait rapide : une capacité initiale d’environ 50 millions de tonnes par an, avec un potentiel d’augmentation jusqu’à 300 millions de tonnes par an. À titre de comparaison, cette cible haute représente environ 2,5 fois la production nominale de 120 millions de tonnes par an visée à pleine capacité par le projet de Simandou, en Guinée.
Derrière ces chiffres, un élément attire l’attention : les actifs à l’origine du projet remontent à des permis autrefois détenus par des entités liées au milliardaire israélien Dan Gertler, sous sanctions américaines, à l’époque de Joseph Kabila, il y a plus de dix ans. Des analystes de BMO Capital Markets estiment que, faute de précisions publiques sur le gisement, le projet pourrait être lié au gisement de Banalia, dans la province de la Tshopo, qui a déjà été associé à Gertler. Dans ce dossier, Oriental Iron Company, un ancien détenteur de permis à Banalia, figurait parmi les entités sanctionnées par le Trésor américain en 2018, au motif qu’elle appartenait à un réseau affilié à Dan Gertler, régulièrement critiqué pour ses transactions minières en RDC.
Le calendrier du projet se superpose aussi à une séquence diplomatique et sécuritaire. Le financement du gisement relancé semble destiné à être présenté aux États-Unis ce mois-ci, alors que Kinshasa cherche à renforcer la coopération sécuritaire américaine pour soutenir une dynamique de paix dans l’est du pays, en guerre. Washington promeut un cadre de paix entre la RDC et le Rwanda, tout en avançant un partenariat stratégique américano-rwandais sur les minéraux, avec l’idée d’augmenter les opportunités d’investissement du secteur privé américain.
Un pari sur les infrastructures, mais des zones d’ombre à lever
Dans la note résumée signée par le ministre des Communications Patrick Muyaya, porte-parole du gouvernement, Minefor est présenté comme un modèle de développement centré sur les infrastructures : transformer une ressource minérale en actifs qualifiés de « souverains », générer des recettes publiques sur le long terme, et soutenir une stabilité macroéconomique plus large. En clair, l’État met en avant un enchaînement attendu : miner → transporter → exporter → encaisser des taxes et redevances → élargir les marges budgétaires. Pour le grand public, cela se traduit par une promesse implicite : plus de recettes régulières pourraient aider l’État à financer des services, réduire la pression sur la monnaie ou limiter le recours à l’endettement, si la gouvernance et la collecte suivent.
Le cœur du pari, c’est la logistique. Les analystes de BMO décrivent Minefor comme une relance d’un corridor minier de fer évoqué depuis longtemps. Or, les éléments nécessaires sont lourds : une mine de grande taille ne suffit pas, il faut aussi un système capable de déplacer des volumes massifs. Les documents publics mentionnent une ambition qui, pour être crédible, suppose une nouvelle ligne ferroviaire dédiée au transport du minerai et un port en eau profonde sur l’Atlantique. Un port en eau profonde, c’est une infrastructure qui permet d’accueillir de grands navires et d’expédier des cargaisons importantes, condition presque obligatoire quand on parle de dizaines de millions de tonnes par an.
C’est précisément là que l’écart entre ambition et exécution apparaît. Les analystes soulignent que la RDC n’a pas identifié clairement, dans sa communication publique, le gisement précis qui servirait de base à une mine capable de justifier un rail neuf et un port atlantique. Dans un pays où les infrastructures de transport de marchandises en vrac restent limitées et où plusieurs mégaprojets ont déjà été bloqués, la question n’est pas seulement technique : elle devient financière et institutionnelle. Construire un corridor complet suppose des montages complexes, des garanties, des partenaires solides et des calendriers réalistes.
Le gouvernement indique que des investisseurs institutionnels internationaux ont manifesté de l’intérêt, mais précise aussi qu’aucun engagement juridique n’a été pris à ce stade. Autrement dit, il ne s’agit pas encore d’un financement sécurisé, mais d’un projet en phase de structuration, avec des discussions et des intentions. Pour piloter cette étape, l’exécutif a autorisé la mise en place d’une commission interministérielle élargie, chargée de la gouvernance et de la structuration progressive du projet. En pratique, cette commission devra clarifier au minimum quatre points avant toute décision lourde : le gisement, les permis, le choix des partenaires, et le financement des infrastructures.
Minefor officialise aussi un discours déjà porté par le ministre des Mines Louis Watum Kabamba depuis fin novembre. Au forum économique Makutano à Kinshasa, il avait exposé les grandes lignes d’un projet de « structuration » d’une usine sidérurgique dans la Grande Orientale, en évoquant un besoin d’investissement d’« un peu plus de 50 milliards de dollars ». La référence à une usine sidérurgique indique une ambition qui dépasse l’exportation brute : transformer une partie du fer sur place. Pour l’économie, l’enjeu est clair : exporter seulement le minerai apporte des recettes, mais la transformation locale peut créer plus d’emplois industriels et capter davantage de valeur, si l’énergie, la logistique et la compétitivité sont au rendez-vous.
À ce stade, les documents publics ressemblent surtout à un argumentaire porté par l’État : un projet très vaste, basé sur un minerai de fer de haute qualité, appuyé sur un nouveau corridor logistique, présenté comme un moyen de diversifier une économie encore dominée par le cuivre et le cobalt. La suite dépendra de la capacité de Kinshasa à passer des annonces à un dossier lisible pour les investisseurs : une géologie clairement documentée, des titres miniers sécurisés, une gouvernance crédible et, surtout, un plan de financement à la hauteur d’infrastructures qu’un pays construit rarement seul.
— M. KOSI
