Entre janvier 2024 et juin 2025, le Fonds national de réparation des victimes de violences sexuelles et des crimes de guerre (FONAREV) a collecté plus de 212 millions USD via un prélèvement de 11 % sur les redevances minières. Les transferts directs aux survivantes n’atteignent pas 5 millions USD (< 2,5 %). L’écart s’explique par une structure de dépenses orientée vers le fonctionnement, des primes rétroactives et des affectations hors périmètre, loin du mandat de réparation.
Créé en 2022 pour « identifier, soigner, réparer », le dispositif affiche sur le terrain quelques réalisations — trois forages, une école rénovée, un mémorial à Kisangani — sans commune mesure avec les montants encaissés. Le ratio « ressources encaissées / réparations effectives » reste faible, signe d’une chaîne budgétaire qui privilégie charges internes et projets vitrine.
Comment les décaissements se répartissent
Le rapport financier T2-2025 illustre la dérive. Sur ≈ 61 millions USD recouvrés en trois mois, > 50 % partent en frais de fonctionnement, salaires, administratif et communication. La dotation aux réparations tombe sous 20 %. La direction financière affiche 130 % d’exécution par rapport à son enveloppe. La comptabilité mentionne frais de mission élevés, campagnes de communication coûteuses et achats non planifiés. Un cadre du ministère des Droits humains a résumé : « Le FONAREV dépense plus pour ses photocopieurs que pour ses victimes. »
Point de bascule en février 2025 : le conseil d’administration vote une prime rétroactive de 8 % appliquée à toutes les recettes depuis janvier 2024, générant 14 millions USD distribués en cash à un cercle de dirigeants déjà rémunérés. Absence de justification publique et de contrôle externe documenté. Un diplomate africain tranche : « À Kinshasa, la réparation commence par réparer les poches des gestionnaires. »
Pour se donner une couverture institutionnelle, le fonds signe en juin 2025 un protocole avec le système des Nations unies, valorisé 12 millions USD, officiellement pour cliniques mobiles et assistance aux déplacés. Le directeur général, Patrick Fata, s’en félicite : « Grâce à nos financements, des aides indirectes peuvent être apportées aux victimes dans l’est du pays. » L’accord apporte une visibilité internationale ; la traçabilité des flux reste floue, faute d’audits publiés et de ventilation exhaustive par ligne d’action.
Autre affectation contestée : 15 millions USD vers la Fondation LONA (ex-Fondation Denise Nyakeru Tshisekedi) pour de l’aide aux réfugiés burundais au Sud-Kivu. La valeur marchande de l’aide livrée — 612 tonnes de vivres et quelques biens essentiels — n’excéderait pas 500 000 USD. L’écart, ≈ 14,5 millions USD, n’est pas explicité publiquement alors que la mission du FONAREV est centrée sur les victimes congolaises de violences sexuelles et de crimes de guerre.
La mémoire devient ligne de dépense. En août 2025, la campagne du « Génocost » absorbe plus de 1 600 000 USD pour la seule journée du 2 août, sans lien direct avec des indemnisations individuelles, des soins spécialisés ou un accompagnement psychosocial pérenne.
Côté gouvernance, les postes clés du conseil d’administration reviennent à des conseillers proches de la Première dame, d’anciens collaborateurs de la Présidence et des membres de la belle-famille. La tutelle — le ministère des Droits humains — se voit refuser l’accès à certains rapports financiers. Ce verrouillage réduit la redevabilité et empêche la mise en place de garde-fous (plafonds de fonctionnement, interdiction de décaissements en espèces, contrôle externe).
Lecture économique : le FONAREV fonctionne comme un budget annexe à coûts fixes surdimensionnés et CAPEX symbolique, où l’OPEX (salaires, communication, missions) absorbe l’essentiel des flux. L’usage du cash accroît les risques de fongibilité et rend l’auditabilité faible. Le manque d’un circuit bancarisé et d’un barème d’indemnisation standardisé empêche de convertir les recettes minières en réparations mesurables (nombre de bénéficiaires, montants unitaires, calendriers de paiement, indicateurs de santé).
Ce qu’il faudrait corriger pour réaligner le fonds sur sa mission :
- Plafond strict des frais de fonctionnement (p. ex. ≤ 15 % des encaissements), avec publication trimestrielle.
- Bancarisation de tous paiements ; zéro cash pour primes et missions.
- Barèmes nationaux d’indemnisation et liste nominative des bénéficiaires (cryptée pour protection), avec montants et dates.
- Audits indépendants annuels publiés, incluant la ventilation géographique et par type de réparation (soins, revenus, logement, scolarité).
- Interdiction d’affectations hors mandat ; toute action humanitaire externe passe par les canaux ad hoc, pas par le budget réparations.
Tant que ces règles ne s’appliquent pas, l’écart restera le même : grands encaissements, faible impact pour les survivantes, dépenses annexes élevées. La réparation ne se mesure pas aux cérémonies ni aux conventions ; elle se mesure en montants versés, soins délivrés et trajectoires de vie rétablies.
Source : La Libre Afrique – « RDC : quand le FONAREV se mue en rente présidentielle »
— M. KOSI
