Le gisement de lithium en roche dure de Manono, dans la province du Tanganyika, compte parmi les plus vastes réserves encore inexploitées au monde. Ce métal alimente les batteries des véhicules électriques, des téléphones et des systèmes de stockage d’énergie. Pour la République démocratique du Congo, il s’agit d’une source potentielle de devises, de recettes fiscales et de pouvoir de négociation sur le marché mondial des minerais stratégiques. Mais les premiers signaux envoyés par ce dossier inquiètent sur la gestion des droits miniers et des flux financiers, avec un trou de 20 millions USD qui pose une question simple, qui contrôle quoi.
Neuf signaux d’alerte sur la gouvernance du lithium congolais
Depuis une dizaine d’années, la société publique Cominière s’associe avec des entreprises étrangères pour explorer et développer le lithium autour de Manono. Sur le papier, les schémas sont classiques, coentreprises, participation de l’État, apports de capitaux et de technologie. Dans les faits, la trajectoire de ces projets montre une succession de changements d’actionnaires, de conflits juridiques et d’opérations difficiles à suivre, même pour un observateur averti.
Premier point sensible, le conflit au long cours entre AVZ et Cominière sur la partie sud du gisement. Les deux partenaires se disputent droits miniers et parts dans une coentreprise. Tant que ce désaccord perdure, le projet reste fragilisé. Un litige de cette nature peut retarder les investissements, bloquer des permis et réduire la valeur globale de l’actif pour l’État. Dans un secteur où les fenêtres d’opportunité peuvent se refermer vite, ce type de bras de fer pèse lourd.
Deuxième signal, des irrégularités possibles dans le transfert des parts détenues par l’État dans certaines coentreprises. Lorsque la participation publique change de mains sans information complète sur le prix, les bénéficiaires et les conditions, le risque est double. Perte financière pour le Trésor, perte de contrôle sur un actif minier stratégique. Dans un pays où les recettes minières restent un levier essentiel pour financer le budget, ce point mérite un suivi étroit.
Troisième alerte, la difficulté à identifier les véritables propriétaires de certaines sociétés impliquées. La notion de propriété effective est centrale dans la lutte contre la corruption et le blanchiment. Si l’on ne sait pas qui se trouve derrière une entreprise, il devient presque impossible de détecter les conflits d’intérêts, les liens avec des responsables politiques ou les circuits de rétrocommissions. Pour un gisement du calibre de Manono, ce flou crée un terrain favorable aux arrangements opaques.
Quatrième élément, le rôle de certaines entreprises qui semblent surtout servir d’intermédiaires pour le transfert de droits miniers, sans participation visible à la mise en production. Ce type de structure capte des marges à chaque étape, sans créer de valeur industrielle ni d’emplois locaux. Sur la durée, cela réduit mécaniquement la part de revenus qui revient aux communautés et à l’État, que ce soit via les redevances, les impôts ou les programmes de développement local.
Cinquième alerte, le respect contesté des procédures d’attribution des permis. Le Code minier prévoit des règles précises pour l’octroi des titres, avec des exigences de transparence et de concurrence. Lorsque des permis sont accordés à des sociétés liées à des milieux politiques ou portées par des réseaux d’influence, le marché est faussé. Les projets les plus solides techniquement et financièrement ne sont pas toujours ceux qui avancent, ce qui fragilise la crédibilité de l’ensemble du secteur.
Dans ce cadre, le rôle de Cominière reste central. Cette entreprise publique apparaît comme un pivot dans la conclusion de deals avec des partenaires souvent bien connectés politiquement. Cette facilité apparente à conclure avec des acteurs proches du pouvoir nourrit le doute sur la capacité de l’État à défendre l’intérêt général, plutôt que des intérêts privés ou partisans.
Sixième point, l’opacité qui entoure la publication des contrats de joint venture entre Cominière et ses partenaires privés. Le Code minier impose la divulgation des contrats miniers. Dans la pratique, certains accords sont publiés tard, partiellement, ou pas du tout. Sans accès aux clauses financières, fiscales et sociales, la société civile, les parlementaires et même certaines institutions de contrôle ne peuvent pas vérifier si le pays obtient une part équitable de la rente, ni si les obligations envers les communautés sont respectées.
Septième signal, un paiement adressé à une ONG liée à des réseaux politiques. Le principe même d’une organisation non gouvernementale repose sur une certaine indépendance. Quand ce type de structure reçoit des fonds directement liés à un dossier minier sensible, le doute s’installe. Est-elle encore en mesure de jouer un rôle de contre-pouvoir, ou devient-elle un relais de communication pour des intérêts privés.
Enfin, le point le plus explosif touche à la question des flux financiers, 20 millions USD qui manquent dans un compte de dépôt d’AVZ. Cette somme, qui aurait dû être strictement suivie, ne serait pas totalement retraçable. Dans un pays qui cherche à augmenter sa mobilisation de recettes intérieures et à mieux contrôler les revenus miniers, l’absence d’explication claire sur un montant de cette ampleur est un signal rouge. Un tel trou comptable renvoie directement aux faiblesses des mécanismes d’audit, de contrôle bancaire et de supervision des transactions liées aux projets miniers.
L’organisation Resource Matters prend soin de rappeler qu’elle ne présente pas de preuves directes de corruption. Elle met en avant une accumulation d’indices qui, ensemble, dessinent un environnement à haut risque pour la gouvernance du lithium. Le message est simple, si la RDC ne corrige pas ces dérives dès maintenant, le lithium de Manono risque de reproduire le schéma observé dans le cuivre et le cobalt, des richesses qui génèrent des milliards, mais dont la plus grande part échappe à la population.
La réponse à ces signaux passe par plusieurs leviers. D’abord, un renforcement réel de la gouvernance publique, avec des institutions capables de contrôler les contrats, d’exiger la transparence sur les bénéficiaires effectifs, de suivre la trace des fonds et de sanctionner les abus. Ensuite, une implication concrète de la société civile et des communautés locales, qui doivent savoir qui exploite le gisement, à quelles conditions et avec quelles retombées. Elles doivent avoir accès aux informations clés et pouvoir participer au suivi des engagements sociaux et environnementaux.
La publication intégrale et accessible de tous les contrats liés au lithium, comme le prévoit déjà le Code minier, doit devenir la règle et non l’exception. Les grandes lignes financières et fiscales, les engagements en matière d’infrastructures, d’emplois et de protection de l’environnement devraient être compréhensibles pour un citoyen informé. Enfin, les négociations politiques et économiques autour du lithium congolais doivent intégrer des garanties explicites de transparence et de lutte contre la corruption, qu’il s’agisse de clauses contractuelles, de mécanismes d’audit indépendant ou d’obligations de reporting.
Le gisement de Manono peut placer la RDC au cœur de la transition énergétique mondiale. Mais cette perspective n’a de sens que si les contrats, les flux financiers et les bénéficiaires sont identifiables et contrôlés. Les neuf signaux d’alerte identifiés ne condamnent pas le projet. Ils rappellent qu’un minerai stratégique, sans transparence ni redevabilité, peut devenir une source de frustration et de tension plutôt qu’un moteur de développement.
Peter MOYI
