Bras de fer entre la BCC et le ministre des Finances sur l’impact du franc fort sur les recettes de l’État

Les recettes de l’État ont atteint 26 265,3 milliards de CDF à fin novembre 2025, pour des prévisions de 25 658,8 milliards, soit un taux de réalisation de 102,3 %. Sur le papier, les objectifs budgétaires sont dépassés. Mais pour le ministre des Finances, ces bons chiffres cachent une perte réelle de recettes liée à l’appréciation du franc congolais au dernier trimestre de l’année.

Une même courbe, deux diagnostics qui s’éloignent

La Banque centrale du Congo a diffusé une infographie qui met côte à côte l’évolution du taux de change et celle des encaissements budgétaires. Elle insiste sur un point, mois après mois, les recettes ont dépassé les assignations fixées par la loi de finances.

Dans ce message, la BCC rappelle aussi le mouvement de la monnaie, le dollar américain est passé de 2 858,9 CDF en août à 2 218,7 CDF fin novembre 2025. Le franc congolais s’est donc raffermi, alors même que les recettes publiques continuaient à se situer au-dessus de la trajectoire prévue. Pour le public, la conclusion paraît simple, la monnaie tient mieux et l’État continue à encaisser.

Le ministre des Finances ne partage pas cette lecture. Il juge cette analyse erronée, car elle repose sur des recettes cumulées qui intègrent des avances fiscales. Autrement dit, une partie des montants encaissés en cours d’année correspond à des impôts payés de manière anticipée par certaines entreprises. Ces avances gonflent le total et peuvent donner l’impression que la situation est confortable, alors que la tendance sur les derniers mois se dégrade.

Le ministère met donc l’accent sur la fin de l’année 2025. Pour lui, ce n’est pas parce que la somme des recettes sur onze mois dépasse les assignations que le profil de fin d’exercice est rassurant. Une lecture trop globale lisse les creux, là où se joue une partie de l’équilibre budgétaire.

Pour étayer sa position, le ministre renvoie au travail mené avec le Fonds monétaire international. Le cadrage conjoint pour le dernier trimestre 2025, croisé avec les données des administrations financières, montre selon lui une perte de recettes liée à l’appréciation du franc congolais. Sont ici visées les régies comme la Direction générale des impôts, la douane et le Trésor, qui suivent au jour le jour les encaissements par nature de taxes.

Le mécanisme en cause est technique, mais simple à comprendre. Une grande partie des recettes de l’État repose sur des flux libellés en dollars, notamment les taxes et droits liés aux importations. Ces montants sont ensuite convertis en CDF. Quand le franc se renforce, chaque dollar encaissé se transforme en moins de CDF. Si les volumes importés ne progressent pas, la caisse publique reçoit moins de monnaie locale, même si les recettes en dollars restent stables.

On peut l’illustrer par un exemple simple. Une taxe de 100 USD rapportait environ 285 890 CDF avec un taux de 2 858,9 CDF pour 1 USD. Avec un taux de 2 218,7 CDF, cette même taxe ne rapporte plus qu’environ 221 870 CDF. La valeur faciale en dollars ne change pas, mais la recette en monnaie nationale diminue. Multiplié par des milliers d’opérations douanières et fiscales, cet effet entraîne une contraction de la base de recettes exprimée en CDF.

C’est ce que le ministère met en avant, derrière un cumul annuel satisfaisant, la dernière partie de l’année verrait un affaiblissement des recettes en lien direct avec la nouvelle force du franc congolais. Les avances fiscales, qui ont été comptabilisées plus tôt dans l’année, masquent en partie ce recul en fin d’exercice.

Cette divergence ne relève donc pas seulement d’une différence de communication. Elle renvoie à la façon de piloter ensemble la politique monétaire et la politique budgétaire. La Banque centrale se concentre sur la stabilité du franc, qu’elle présente comme un élément de confiance. Le ministère des Finances regarde l’impact de ce choix sur la trajectoire des recettes et sur la capacité de l’État à financer salaires, subventions et investissements.

L’appréciation de la monnaie a des effets gagnants et perdants. Elle peut soutenir le pouvoir d’achat pour certains biens importés, car les produits achetés en dollars coûtent moins cher en CDF. Mais elle peut en même temps réduire la valeur en monnaie nationale des taxes perçues en devise, si l’activité ne compense pas cette baisse. C’est ce déséquilibre que le ministre pointe, en parlant de perte de recettes malgré des chiffres cumulés flatteurs.

Le ministère annonce une communication officielle plus détaillée appuyée sur les séries de données de la DGI, de la douane, du Trésor, ainsi que sur les projections actualisées du FMI. L’enjeu sera de montrer, poste par poste, comment l’appréciation du franc a pesé sur les recettes du dernier trimestre.

Pour les partenaires, les investisseurs et la population, la question centrale est claire, la stabilité du franc congolais contribue-t-elle à renforcer durablement les finances publiques, ou bien crée-t-elle un manque à gagner que seuls des ajustements fiscaux ou budgétaires pourront combler. La réponse passera par des chiffres partagés et une lecture commune entre la BCC et le ministère des Finances, condition pour installer la confiance autour de la trajectoire économique du pays.

Peter MOYI

Partagez cet article
Aucun commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Quitter la version mobile