Site icon LePoint.cd

Minerais critiques : la RDC face au piège de la puissance sans transformation

Minerais stratégiques

La RDC occupe une place centrale dans la transition énergétique mondiale grâce au cobalt, au cuivre, au coltan et au germanium. Mais selon le rapport régional de l’OCDE sur les minerais critiques en Afrique, cette puissance minière reste encore trop concentrée sur l’extraction, avec une valeur industrielle largement captée hors du pays.

La République démocratique du Congo dispose d’un avantage que peu de pays possèdent. Ses minerais entrent dans la fabrication des batteries, des véhicules électriques, des réseaux électriques, des téléphones, des équipements numériques et de certaines industries de défense. Le cobalt et le cuivre donnent surtout au pays un poids stratégique dans les chaînes de valeur liées à la transition énergétique. Mais cette position ne suffit pas à créer automatiquement des usines, des emplois qualifiés, des recettes publiques solides et une industrie nationale capable de peser sur les marchés mondiaux.

Le rapport régional de l’OCDE montre que l’Afrique reste encore trop dépendante des exportations de minerais bruts ou peu transformés. Le continent représente 10,6 % des exportations mondiales de minerais critiques. Dans ce volume, 24 % sont vendus à l’état brut et 72 % sous forme semi-transformée, surtout comme minerais et concentrés. Cela veut dire qu’une grande partie de la valeur est créée ailleurs, dans les pays qui raffinent, transforment et fabriquent les produits finis. Pour la RDC, ce constat est encore plus visible, car le pays a assuré environ 76 % de la production minière mondiale de cobalt en 2024, alors que près de 60 % du cobalt extrait dans le monde est raffiné en Chine.

Ce décalage résume une partie du problème congolais. La RDC contrôle une part très élevée de la matière première, mais elle ne contrôle pas encore assez la valeur créée après l’extraction. Or, la valeur ajoutée vient surtout de la transformation. Un minerai vendu brut rapporte moins qu’un produit raffiné, certifié ou intégré dans une chaîne industrielle. C’est là que se joue l’enjeu économique : produire plus ne suffit pas si le pays ne gagne pas davantage par tonne extraite.

Transformer les minerais pour créer plus de valeur locale

Le cuivre donne toutefois un signal plus encourageant. Selon le rapport, la RDC est devenue le deuxième producteur mondial de cuivre et le deuxième raffineur mondial de cuivre au stade cathode, avec 8 % de l’offre mondiale. La Chine reste devant avec 45 %. Cette progression montre que le pays peut remonter une partie de la chaîne de valeur. Mais elle reste encore insuffisante pour bâtir un véritable écosystème industriel autour des minerais. Les cathodes de cuivre constituent une étape, pas un aboutissement.

Pour aller plus loin, Kinshasa doit relier la politique minière à l’énergie, au transport, aux zones industrielles, à la formation technique, à la fiscalité, au contenu local et aux débouchés commerciaux. Le rapport de l’OCDE indique que des installations de transformation existent déjà en Afrique, notamment en RDC, en Zambie, au Maroc et en Afrique du Sud. Mais elles fonctionnent encore souvent comme des unités isolées, sans assez de liens avec le reste de l’économie. Une mine crée plus de richesse lorsqu’elle alimente des usines, fait travailler des entreprises locales, forme des techniciens et contribue réellement au budget de l’État.

La décision congolaise de suspendre temporairement les exportations de cobalt en février 2025, avant de passer à un système de quotas, montre que la RDC tente d’utiliser son poids sur le marché mondial. Selon le rapport, cette mesure a contribué à faire remonter les prix après une période de surproduction et de baisse des cours. Mais l’OCDE met aussi en garde contre les limites de cette stratégie. Des restrictions trop fortes peuvent pousser les industriels à chercher des batteries avec moins de cobalt ou sans cobalt. La demande mondiale de cobalt pourrait encore augmenter d’environ 70 % d’ici 2040, mais la part de la RDC dans l’offre mondiale pourrait reculer autour de 50 %, tout en restant dominante.

Le cuivre offre une trajectoire plus stable, car il est difficile à remplacer dans les réseaux électriques, les véhicules électriques, les infrastructures et les énergies renouvelables. Le rapport prévoit une hausse de la demande mondiale de cuivre de plus de 37 % d’ici 2040. À cet horizon, la RDC pourrait fournir 14 % de l’offre mondiale, contre environ 12 % en 2024. Cette perspective peut devenir une base solide pour une politique industrielle, à condition de ne pas s’arrêter aux cathodes et de développer des activités liées aux câbles, aux composants électriques, aux équipements industriels et aux services techniques.

Le rapport invite aussi à regarder avec plus de précision la présence étrangère dans les mines africaines. Les entreprises chinoises attirent beaucoup l’attention en RDC, en Zambie et au Zimbabwe, mais elles ne sont pas les premières en nombre de mines détenues en Afrique. Elles arrivent derrière les États-Unis, l’Australie, le Canada et le Royaume-Uni. Leur force vient plutôt de leur concentration dans les minerais les plus recherchés, comme le cobalt, le cuivre et le lithium, ainsi que de leur capacité à connecter les mines, les infrastructures, le financement, les raffineries et les marchés industriels. Pour la RDC, la vraie question n’est donc pas seulement de savoir qui possède les mines, mais qui contrôle la chaîne complète, du permis minier au produit final.

Le défi reste aussi fiscal. Selon le rapport, plusieurs États riches en ressources ne captent qu’environ 40 % de leurs revenus miniers potentiels, à cause de l’évitement fiscal, de la faiblesse des contrôles et des limites dans la négociation ou le suivi des contrats. Pour la RDC, cela concerne directement les recettes publiques. Un pays peut exporter beaucoup de minerais et manquer malgré tout de moyens pour financer les routes, l’électricité, les écoles, les hôpitaux et les services publics si une partie importante de la rente minière échappe à l’État ou reste concentrée dans des circuits peu redistributifs.

La fiscalité minière doit donc être mieux calibrée. Des redevances trop faibles privent l’État de revenus. Des taxes mal conçues peuvent décourager l’investissement ou favoriser des montages fiscaux. L’OCDE recommande une combinaison d’outils : redevances sur la production, impôt sur les bénéfices, taxe sur les profits exceptionnels et incitations ciblées pour les entreprises qui investissent dans la transformation locale. La RDC a déjà introduit une taxe sur les superprofits et classé le cobalt, le coltan et le germanium comme minerais stratégiques après le Code minier de 2018. Le rapport relève aussi qu’en transformant une partie de son cobalt, la RDC aurait presque triplé la valeur de ses exportations, avec 6 milliards USD d’exportations de cobalt en 2022, contre 167 millions USD auparavant pour du cobalt non transformé.

Mais l’industrialisation minière ne se limite pas à une décision administrative. Elle demande de l’électricité stable, des routes, des chemins de fer, des ports efficaces, des données géologiques fiables, des règles claires, des financements de long terme et une main-d’œuvre qualifiée. La RDC ne peut pas construire seule toutes les chaînes de valeur du cuivre, du cobalt, du lithium, du graphite et des batteries. Une stratégie régionale avec la Zambie, l’Angola, la Tanzanie et d’autres partenaires peut permettre de créer des pôles industriels plus compétitifs que des unités nationales isolées.

Le corridor de Lobito illustre bien ce choix. Il peut réduire les coûts de transport des minerais congolais et zambiens vers l’océan Atlantique. Mais il peut aussi servir seulement à exporter plus vite des matières premières si aucune transformation locale n’est organisée autour de lui. Pour la RDC, chaque grand corridor devrait être lié à des zones industrielles, à des investissements énergétiques, à des obligations de contenu local et à des activités de transformation. Exporter plus vite ne suffit pas si le pays ne gagne pas plus de valeur.

L’exploitation artisanale reste un autre point sensible. Elle fait vivre des millions de personnes en Afrique, mais elle demeure souvent informelle, dangereuse et exposée aux accidents, au travail des enfants, aux intermédiaires et aux risques environnementaux. En RDC, l’annonce de la production des 1 000 premières tonnes de cobalt artisanal traçable par l’Entreprise générale du cobalt en novembre 2025 est présentée comme une avancée vers la formalisation. Cette formalisation ne réussira que si elle améliore les revenus, la sécurité et l’accès au marché pour les creuseurs. Si elle impose seulement des contrôles sans bénéfices concrets, elle risque de renforcer l’informel.

La RDC doit aussi intégrer les règles commerciales mondiales dans sa stratégie. Le rapport montre que les pays africains qui veulent limiter l’exportation de minerais non transformés font face aux règles de l’Organisation mondiale du commerce, aux accords bilatéraux d’investissement et aux tarifs appliqués par les grands marchés. Les pays développés importent souvent les matières premières avec peu ou pas de taxes, mais appliquent des droits plus élevés aux produits transformés. Ce mécanisme décourage la transformation dans les pays producteurs et montre que la bataille industrielle congolaise se joue aussi dans les négociations avec l’Union européenne, les États-Unis, la Chine, les pays du Golfe et les institutions multilatérales.

La RDC n’a plus besoin de démontrer qu’elle est riche en minerais. Le monde le sait déjà. Le vrai défi est de faire de cette richesse un moteur d’industrialisation, d’emplois, de recettes publiques, d’infrastructures et de technologie. Sans une stratégie reliant mines, énergie, fiscalité, formation, transport et diplomatie commerciale, le pays restera indispensable aux chaînes mondiales, mais continuera à capter une part trop faible de la valeur créée par ses propres ressources.

— Peter MOYI

Quitter la version mobile