En RDC, environ 90 % des médicaments consommés viennent de l’étranger, contre 10 % produits localement (estimation 2021). Cette dépendance pèse sur la disponibilité des produits de santé, sur les prix, et sur la capacité de l’État à encadrer un marché où l’informel reste très présent.
La période 2020–2024 a aussi mis en évidence une autre réalité : la distribution et la vente sont largement tenues par des opérateurs étrangers, alors que l’État tente de renforcer les règles, de fermer des officines illégales et de pousser timidement la production nationale.
Pourquoi l’État a du mal à reprendre la main, et ce que cela change pour les prix et les recettes publiques
La dépendance aux importations ne date pas de 2020, mais elle s’est renforcée avec une hausse rapide des volumes importés sur la décennie précédente. Entre 2010 et 2020, les importations de produits pharmaceutiques auraient augmenté de 842 %, passant de 10 955,7 à 103 206,7 (unités ou valeur indexée, selon les sources citées). Quand l’essentiel des médicaments vient de l’extérieur, le pays subit les chocs logistiques et les décisions des pays exportateurs. Les confinements de 2020 l’ont rappelé : fermeture de frontières, retards, ruptures de stock.
Côté production, la RDC dispose de quelques unités, surtout concentrées à Kinshasa. En 2017, on recensait 30 fabricants locaux. Des noms reviennent souvent dans les discussions : Pharmakina à Bukavu (quinine) et Zenufa à Kinshasa. Le problème n’est pas seulement le nombre. Beaucoup d’unités tournent en dessous de leurs capacités, car la chaîne de production dépend elle-même de l’étranger : principes actifs, excipients, emballages. Résultat : les coûts montent vite, l’investissement devient lourd, et seuls les acteurs disposant de moyens financiers importants tiennent dans la durée.
Un exemple illustre ce frein industriel : Pharmakina ne transformerait qu’environ 20 % de l’écorce de quinquina produite au Kivu en quinine, le reste étant exporté vers l’Inde faute de capacités nationales suffisantes. Autrement dit, une partie de la valeur ajoutée quitte le pays avant la transformation.
En parallèle, la partie “commerce” du médicament (importation, gros, dépôts, officines) est souvent décrite comme dominée par des réseaux expatriés, notamment indiens, pakistanais et libanais. Des groupes cités dans le texte d’origine, comme Zenith Pharma/Zenufa ou Maison Verte/Prince Pharma (groupe Sanzi), sont présentés comme des acteurs majeurs. L’explication avancée est connue dans beaucoup de secteurs : accès au capital, approvisionnement direct à bas coût (Inde, Chine), réseaux de distribution déjà structurés. Dans ce contexte, des opérateurs congolais peinent à rivaliser.
Cette domination se voit aussi dans la structuration du marché. En 2017, on comptait 91 grossistes agréés pour l’ensemble du pays, alors que les importateurs “informels” seraient nombreux. Ce mélange entre formel et parallèle rend l’encadrement difficile : traçabilité, qualité, fiscalité, respect des autorisations. Même lorsqu’une structure publique intervient, elle ne couvre pas tout le marché. La FEDECAME, par exemple, approvisionne surtout le secteur public avec l’appui de bailleurs, en dehors des circuits commerciaux classiques.
Face aux risques sanitaires (médicaments de qualité douteuse, contrefaçons), l’État a multiplié les signaux de reprise en main depuis 2020. Sur le plan institutionnel, le texte évoque l’ACOREP (Autorité Congolaise de Réglementation Pharmaceutique) et le CNOP (Conseil National de l’Ordre des Pharmaciens). Sur le plan juridique, la base citée repose sur la loi 18/035 (2018), complétée par la loi 23/006 (mars 2023), avec une exigence centrale : toute pharmacie ou dépôt doit obtenir une autorisation du ministère de la Santé.
À Kinshasa, les chiffres donnés montrent l’ampleur de l’illégalité. Le texte avance que près de 80 % de l’activité pharmaceutique serait exercée de manière illégale. Il mentionne aussi environ 5 000 pharmacies opérant sans autorisation dans la capitale, qualifiées de « boutiques de la mort » par le président du CNOP, alors que les officines agréées seraient très minoritaires. Dans la commune de Kintambo, l’exemple cité est parlant : 120 pharmacies actives pour 4 autorisées. Certaines zones comme “Kinshasa centre” sont même décrites comme sans pharmacie légale. Dans ces conditions, un ultimatum d’un mois a été annoncé en 2023 à Kinshasa pour la mise en conformité ou la fermeture, et des contrôles plus fermes ont été annoncés pour fin 2024.
La politique publique a aussi utilisé l’outil commercial et fiscal, parfois dans des sens opposés. En juin 2020, un décret a exonéré de taxes douanières certains intrants et produits médicaux pour faciliter l’approvisionnement pendant la crise sanitaire. Puis, en mai 2024, le ministère de la Santé a renouvelé pour trois ans l’interdiction d’importer une liste de 35 médicaments courants (dont certains antibiotiques génériques, la quinine, des multivitamines). L’objectif affiché est de soutenir la production locale et de réduire la circulation de produits jugés de mauvaise qualité. Le CNOP, lui, recommande une application progressive, produit par produit, pour éviter des pénuries et rappelle que des interdictions générales décidées depuis 2006 ont souvent eu peu d’effet.
Reste la question que se posent aussi les médias économiques : que rapporte réellement ce secteur à l’État, en impôts et taxes, entre 2020 et 2024 ? Le texte souligne une limite majeure : l’informel réduit la base taxable. L’État capte surtout des recettes sur les importations officielles (droits de douane, TVA, redevances administratives) et sur les licences/autorisation des pharmacies agréées. Un chiffre précis est cité : la taxe liée à l’autorisation d’importation des médicaments (et du tabac) devait rapporter 5,49 milliards CDF en 2021 (environ 2,7 millions USD selon l’estimation donnée). En 2020, au premier semestre, seulement 1,16 milliard CDF aurait été collecté sur ce poste, soit 72 % des prévisions, dans un contexte de ralentissement des échanges.
Ces montants paraissent faibles au regard d’un budget national, mais ils donnent un ordre de grandeur : tant que la majorité du circuit échappe aux contrôles, la recette fiscale reste en dessous du potentiel. Or le potentiel est porté par la demande : croissance démographique, urbanisation, paludisme, maladies chroniques, besoin accru après Covid. Le texte avance aussi que les importations pharmaceutiques représentaient “sans doute” plus de 100 millions USD autour de 2020, tout en admettant l’incertitude liée au poids du parallèle.
Pour réduire la facture extérieure et créer de la valeur localement, l’État a mis en avant des projets industriels. La ZES pilote de Maluku est citée, avec un projet d’usine “Made in Congo” porté par Unique Pharma, annoncé avec un démarrage attendu en 2023. Le gouvernement mentionne aussi, en 2023–2024, des partenariats visant des médicaments essentiels, dont des antituberculeux. Dans la logique macroéconomique, produire localement sert à limiter la sortie de devises et à créer des emplois industriels, à condition que l’approvisionnement, la qualité et les contrôles suivent.
Enfin, le texte évoque une piste de financement indirect de la santé : l’annonce en 2025 d’une taxe de 2 % sur les importations hors produits alimentaires, destinée à alimenter un fonds de couverture santé universelle, dont l’achat de médicaments essentiels. Si cette mesure se concrétise et si l’assiette est bien contrôlée, elle ferait contribuer l’économie des importations au financement du système de santé, même si elle ne règle pas à elle seule la question de la production locale.
— M. KOSI
