Le conflit au Moyen-Orient commence à perturber l’approvisionnement mondial en soufre, une matière première essentielle pour produire l’acide sulfurique utilisé dans l’extraction du nickel et du cuivre. Cette situation pourrait rapidement affecter plusieurs grandes opérations minières, notamment en Indonésie et en Afrique, si les perturbations logistiques persistent.
Le soufre est un élément central dans la production d’acide sulfurique, un produit chimique indispensable dans certaines technologies d’extraction des métaux. C’est le cas des usines dites HPAL (High Pressure Acid Leach), qui utilisent de grandes quantités d’acide sulfurique pour extraire le nickel ou le cuivre contenus dans les minerais. Or, une part importante du soufre utilisé par ces industries provient du Moyen-Orient. Selon les données de l’US Geological Survey, cette région a représenté 24 % de la production mondiale de soufre en 2025, soit environ 83,87 millions de tonnes. Toute perturbation dans cette zone a donc un impact immédiat sur les chaînes d’approvisionnement industrielles.
La situation est particulièrement sensible en Indonésie, premier producteur mondial de nickel. Le pays assure plus de la moitié de la production mondiale et dépend fortement du soufre importé pour alimenter ses complexes métallurgiques. Selon Peter Harrisson, analyste au cabinet Commodity Research Unit (CRU), l’Indonésie importe environ 75 % de ses besoins en soufre depuis le Moyen-Orient. Ce nickel est principalement destiné à l’industrie de l’acier inoxydable, un secteur très dépendant de la stabilité des matières premières. Le problème est accentué par la faiblesse des stocks industriels : la plupart des fonderies ne disposent généralement que d’un à deux mois de réserves de soufre, ce qui laisse peu de marge en cas de perturbation prolongée des expéditions.
Dans ce contexte, les prix ont déjà commencé à réagir. Le soufre se négocie autour de 500 dollars la tonne, un niveau qui représente à lui seul près de la moitié des coûts d’exploitation d’une usine HPAL. Depuis le début du conflit au Moyen-Orient, son prix a progressé de 10 à 15 %. Si cette tendance se poursuit et que les livraisons restent perturbées, certaines usines pourraient être contraintes de réduire leur activité. Marco Martins, analyste chez Project Blue, estime que plusieurs installations HPAL pourraient commencer à ralentir leur production dès le mois d’avril, faute de matières premières suffisantes.
L’Afrique et la RDC également exposées aux tensions sur le soufre
La tension sur le marché du soufre ne concerne pas uniquement l’Asie. Les producteurs africains de cuivre sont eux aussi exposés aux perturbations actuelles. En Afrique centrale, les compagnies minières doivent déjà composer avec une concurrence accrue pour l’accès au soufre, car les producteurs de nickel indonésiens et l’industrie mondiale des engrais utilisent la même matière première. Cette concurrence renforce la pression sur les volumes disponibles sur le marché international.
La République démocratique du Congo, qui figure parmi les principaux producteurs mondiaux de cuivre, dépend également des importations de soufre pour soutenir son industrie minière. En 2025, le pays a importé entre 1,3 et 1,4 million de tonnes de soufre destinées à la production de cuivre, la majorité de ces volumes provenant du Moyen-Orient. Dans le processus industriel, ce soufre est transformé en acide sulfurique afin de séparer le cuivre contenu dans le minerai. Sans cet acide, certaines étapes du traitement deviennent difficiles à maintenir à grande échelle.
Toutefois, certaines entreprises disposent d’une marge de manœuvre. L’acide sulfurique peut aussi être produit comme sous-produit lors de la fusion du cuivre dans les fonderies. Les mines qui possèdent leurs propres installations métallurgiques ou qui se trouvent à proximité de fonderies peuvent donc sécuriser une partie de leur approvisionnement. C’est notamment le cas des opérations de First Quantum Minerals en Zambie, qui s’approvisionnent en acide sulfurique auprès des fonderies du groupe, selon le directeur local Anthony Mukutuma.
La situation reste néanmoins incertaine pour plusieurs producteurs de la région. Robert Friedman, président d’Ivanhoe Mines, qui développe le projet cuprifère Kamoa-Kakula en RDC avec le groupe chinois Zijin Mining, prévient que la situation pourrait rapidement se tendre si les perturbations logistiques persistent. « Si les expéditions demeurent perturbées pendant encore plus de deux semaines, les producteurs seront amenés à restreindre leur production », explique-t-il.
Une baisse de la production de nickel ou de cuivre aurait des conséquences bien au-delà du secteur minier. Ces métaux entrent dans la fabrication de nombreux produits industriels, de l’acier aux équipements électriques, et leur disponibilité dépend largement de chaînes d’approvisionnement internationales sensibles aux tensions géopolitiques.
— Peter MOYI
