La Banque Centrale du Congo donne jusqu’au 19 décembre 2025 à environ soixante bureaux de change pour régulariser leur situation administrative, faute de quoi leur agrément sera retiré. Cet ultimatum vise directement le cœur du marché des devises, là où se fixent au quotidien les taux entre le franc congolais et le dollar.
Le communiqué est signé par le Premier vice gouverneur Dieudonné Fikiri Alimasi. Il ordonne aux opérateurs concernés de se présenter à la Direction de la surveillance des intermédiaires financiers afin de vérifier leurs dossiers, leurs rapports et leurs procédures internes. Pour ces acteurs, il ne s’agit plus seulement de remplir un formulaire supplémentaire, mais de démontrer qu’ils respectent les règles qui encadrent le change manuel.
Pression réglementaire, discipline de marché et effets sur le taux de change
La démarche de la BCC s’appuie sur la loi bancaire n°22/069 du 27 décembre 2022 et sur l’Instruction administrative n°007 qui fixe les règles applicables aux bureaux de change. Les articles 84 et 112 de cette loi et l’article 45 de l’instruction permettent au régulateur de suspendre ou de retirer l’agrément lorsque les obligations de déclaration, de reporting et de conformité ne sont pas respectées. Juridiquement, la Banque centrale agit donc dans un cadre précis, avec des outils déjà prévus pour écarter les opérateurs défaillants.
Un bureau de change agréé doit tenir une comptabilité détaillée, transmettre des données régulières sur ses opérations, appliquer les règles de lutte contre le blanchiment et aligner ses pratiques sur les indications officielles de la BCC. Dès que ces obligations ne sont plus respectées, le régulateur perd la visibilité sur les flux de devises. Or, dans une économie fortement dollarisée, cette visibilité est essentielle pour suivre la circulation du dollar, mesurer la pression sur la monnaie locale et calibrer la politique monétaire.
Au cours de 2024 et 2025, la BCC a déjà dénoncé les écarts jugés abusifs entre les cours acheteurs et vendeurs pratiqués par certains cambistes, ainsi que des taux affichés sans lien avec le marché interbancaire. Quand un bureau de change officiel pratique des valeurs très éloignées des références de la Banque centrale, il envoie au public un signal de défiance vis à vis du franc congolais. Le message implicite est simple, la monnaie locale ne vaudrait pas ce qu’indique l’autorité monétaire, mais ce qu’affiche le guichet de rue.
Cette offensive intervient dans un contexte où le franc congolais s’est apprécié face au dollar. Pour que ce mouvement se consolide, il faut que le marché de détail reflète cette évolution. Si les bureaux agréés maintiennent des taux proches du marché parallèle ou de valeurs spéculatives, ils brouillent la transmission de la politique monétaire. La Banque centrale peut annoncer un renforcement de la monnaie locale, le citoyen ne le verra pas au guichet, ce décalage alimente la méfiance et renforce la dollarisation.
En ciblant par leur nom des structures comme Solidaire Change, Big City Change Sarl, Moneyfast Sarl ou Kinshasa Capital Sarl, la BCC rappelle que le statut d’intermédiaire financier impose une responsabilité, transparence des opérations, disponibilité des données, respect des consignes officielles. L’agrément devient un filtre, seuls les opérateurs prêts à jouer selon ces règles pourront rester dans le circuit formel.
Les implications vont au delà du seul niveau des taux. Sur le plan technique, la traçabilité des flux de devises dépend directement de la discipline de ces acteurs. Plus les bureaux de change déclarent leurs volumes, leurs achats et leurs ventes, plus la Banque centrale dispose d’informations pour ajuster l’offre de liquidité en devises, surveiller les tensions sur le marché et repérer de possibles circuits de blanchiment ou de financement illicite. Moins ces données remontent, plus la politique monétaire se mène à l’aveugle.
Il y a aussi un volet budgétaire. Un bureau de change en règle, avec une comptabilité complète, entre dans l’assiette fiscale. Impôt sur les bénéfices, taxes, redevances, tout repose sur des chiffres déclarés. À l’inverse, un opérateur qui sous déclare ou ne transmet pas ses données réduit la capacité de l’État à mobiliser des recettes internes. En conditionnant le maintien de l’agrément à la conformité, la Banque centrale soutient indirectement la stratégie du Trésor public pour élargir la base fiscale.
Pour le consommateur, la liste des bureaux agréés joue un rôle de repère. En principe, ces opérateurs doivent afficher des taux lisibles, appliquer des marges encadrées et limiter le risque de faux billets. Quand certains d’entre eux cessent d’être contrôlés ou se mettent en marge des règles, le public perd ce point de référence et se retrouve livré à un marché informel plus opaque. L’ultimatum du 19 décembre vise aussi à restaurer un minimum de confiance, en laissant dans le camp légal des acteurs disposés à se soumettre à la surveillance de la BCC.
Cette opération comporte toutefois un risque de transition. Si une part importante des bureaux de change concernés ne parvient pas à régulariser sa situation dans les délais, l’offre légale de change pourrait se réduire. Les banques et quelques opérateurs solides auraient alors tendance à concentrer l’activité, tandis qu’une partie de la demande se déplacerait vers les cambistes de rue. Tout dépendra de la capacité des structures visées à actualiser leurs dossiers, à mettre en place des procédures de conformité et à investir dans des systèmes d’information minimaux.
En toile de fond, cette séquence sert de test à la régulation financière en RDC. La BCC veut montrer qu’elle peut aller au delà des annonces, contrôler sur pièces et sur place, sanctionner si nécessaire, accompagner les opérateurs qui acceptent de se mettre au niveau. Si elle parvient à mener cette opération jusqu’au bout, le marché du change manuel pourrait sortir avec moins d’acteurs mais avec des données plus fiables et une meilleure intégration au système bancaire.
Pour l’économie congolaise, un réseau de bureaux de change plus transparent et mieux supervisé ne se résume pas à une question de discipline administrative. C’est un levier pour une gestion plus fine de la liquidité en devises, une meilleure collecte des recettes publiques et une trajectoire plus stable pour le franc congolais dans les prochaines années.
M. KOSI
