En République démocratique du Congo, la grande majorité des familles prépare encore les repas au bois ou au charbon de bois. Cette habitude paraît banale. Elle pèse pourtant plus de 30 milliards USD par an en coûts de santé et de productivité perdue, selon le Compact Énergétique National. L’État vise 30 % de ménages ayant accès à une cuisson propre d’ici 2030, contre à peine 1 % aujourd’hui, soit environ 40 millions de personnes supplémentaires.
Une cuisine qui détruit la santé, les forêts et le temps des ménages
Dans tout le pays, plus de 95 % des ménages cuisinent avec la biomasse traditionnelle. Il s’agit surtout du bois de chauffe et du charbon de bois, appelé « makala ». Même à Kinshasa, où se concentre une bonne partie de la classe moyenne, 98 % des foyers utilisent encore le charbon. Le gaz de pétrole liquéfié (GPL) ne représente qu’environ 2 % des usages.
Cette dépendance a trois effets directs. Elle vide les forêts à un rythme inquiétant. Elle alimente une filière largement informelle, difficile à contrôler et à taxer. Elle expose, enfin, les familles à des fumées toxiques dans des maisons souvent mal aérées. Les principales victimes sont les femmes et les enfants, qui passent de longues heures près des foyers.
Le Compact chiffre ce coût invisible. La pollution de l’air à l’intérieur des habitations entraîne chaque année des dépenses de santé et des pertes humaines estimées à 13,6 milliards USD. À cela s’ajoute le temps perdu pour aller chercher le bois ou acheter le charbon. Cette perte de productivité atteint 16,1 milliards USD par an. Au total, la dépendance à la biomasse pèse donc plus de 29 milliards USD sur l’économie congolaise, soit l’équivalent de plusieurs points de produit intérieur brut.
Face à ce constat, la cuisson propre apparaît comme un investissement social rentable. Elle réduit les maladies, libère du temps pour des activités génératrices de revenus et freine la destruction des forêts.
Le Compact Énergétique propose une trajectoire claire : faire passer le rythme d’accès à la cuisson propre de 1 % à 5 % par an pour atteindre 30 % en 2030. Autrement dit, il faut changer très vite l’équipement de millions de ménages, dans les villes comme dans les campagnes.
Les besoins financiers sont à la hauteur de cet objectif. Les investissements publics nécessaires sont évalués à 234 millions USD par an. Le secteur privé devrait injecter 21,7 millions USD par an dans les infrastructures en aval, comme le stockage, le transport ou la distribution. Les ménages eux-mêmes apporteraient environ 273 millions USD par an, via l’achat de nouveaux foyers, de bouteilles de gaz ou de plaques électriques.
Dans ce cadre, une enveloppe spécifique d’au moins 100 millions USD est prévue pour soutenir la cuisson propre. Ce montant reste modeste par rapport aux besoins totaux identifiés. Il indique surtout un point de départ, pas encore un changement d’échelle.
La stratégie s’articule autour de trois grandes solutions.
La première, ce sont les foyers améliorés. Ils consomment moins de charbon ou de bois pour la même cuisson. Leur diffusion reste pourtant limitée et plutôt concentrée dans les zones urbaines et périurbaines. Le marché est fragmenté, avec de nombreux petits fabricants et peu de normes communes.
La deuxième filière repose sur le GPL. Cette option émet moins de fumée et se prête bien aux grandes villes. Mais elle demande des infrastructures lourdes : terminaux d’importation, centres emplisseurs, camions-citernes, réseau de distribution de bouteilles. À Kinshasa, environ 250 000 ménages, soit près de 2,5 millions de personnes, utilisent déjà le GPL. Les projections visent 1,2 million de ménages équipés en 2030. Cela suppose des investissements massifs tout au long de la chaîne logistique pour garantir un produit disponible, sûr et abordable.
La troisième voie est la cuisson électrique. Elle reste marginale, car elle dépend directement de l’accès à une électricité fiable. Seuls certains quartiers urbains peuvent aujourd’hui compter sur un réseau suffisamment stable pour brancher des plaques de cuisson. Le développement de cette solution dépend donc du succès de la stratégie globale d’électrification du pays.
La transition vers la cuisson propre a aussi un effet direct sur le climat. Le Rapport sur le développement et le climat de la Banque mondiale publié en 2023 présente cette transition comme l’un des moyens les plus efficaces de réduire la déforestation en RDC. En brûlant moins de bois et de charbon, le pays émettrait moins de gaz à effet de serre et préserverait mieux ses forêts, qui jouent un rôle clé de stockage du carbone.
La politique énergétique adoptée en 2022, qui attend encore sa validation finale, prévoit une baisse progressive de la part du bois de chauffe à l’horizon 2035. Elle mise aussi sur le développement de l’agroforesterie et sur une meilleure gestion des plantations destinées au charbon de bois. L’objectif est de sortir peu à peu d’un modèle où le bois-énergie est extrait sans contrôle.
Pour piloter cette transformation, le gouvernement a créé en 2023 un Comité consultatif national de l’énergie. Cette structure doit coordonner les actions entre plusieurs secteurs : énergie, santé, environnement, genre. Une stratégie nationale de cuisson propre est attendue d’ici fin 2025. Elle devra préciser les priorités d’investissement, les mécanismes de subvention et les avantages fiscaux à accorder aux opérateurs et aux ménages.
La réussite dépendra aussi de facteurs plus sociaux. Les solutions proposées doivent respecter les habitudes culinaires. Elles doivent rester simples d’usage et abordables, surtout pour les ménages ruraux et les familles dirigées par des femmes. L’accès au crédit ou à des mécanismes de paiement échelonné sera déterminant pour faciliter l’achat des équipements.
La cuisson propre ne se résume pas à changer de combustible. Elle touche à la santé, à la place des femmes dans l’économie, à la protection des forêts et à la capacité du pays à financer son développement. En inscrivant cet objectif dans son Compact Énergétique, la RDC envoie un signal : l’accès à une énergie plus saine commence par ce qui se passe dans la cuisine. La suite se jouera dans la mise en œuvre concrète des programmes annoncés et dans la vitesse avec laquelle les foyers congolais verront la différence dans leur vie quotidienne.
— Joldie KAKESA



