Pendant des décennies, le Corridor de Lobito a appartenu à cette catégorie de projets africains dont on parle beaucoup avant d’en mesurer réellement l’usage. Les premières expéditions de cobalt d’EGC changent cette perception. En reliant Kolwezi à l’Atlantique en quelques jours, le rail montre désormais ce qu’une infrastructure fonctionnelle peut apporter à la compétitivité minière de la RDC. Mais la véritable réussite ne sera pas de remplacer Dar es Salaam ou Durban. Elle sera de donner au pays plusieurs routes capables de mettre ses producteurs en concurrence, de sécuriser ses exportations et de rapprocher davantage ses minerais des grands marchés mondiaux.
Il faut regarder au-delà du symbole. L’Entreprise Générale du Cobalt est devenue la première entreprise congolaise à faire transporter de l’hydroxyde de cobalt par le Corridor de Lobito. Lobito Atlantic Railway avait confirmé en mai l’arrivée au port angolais de la première cargaison de cobalt en provenance de RDC, après l’accord conclu en février avec EGC et Trafigura pour utiliser cette nouvelle chaîne logistique. (Lobito Atlantic)
Pour cette opération, EGC rapporte un transit ferroviaire d’environ cinq jours entre Kolwezi et Lobito, contre 28 jours de transit terrestre vers Dar es Salaam et 31 jours vers Durban. Même si chaque corridor possède ses propres contraintes, ses volumes, ses délais portuaires et ses destinations finales, l’écart est suffisamment important pour comprendre ce que Lobito peut apporter. Le chemin de fer raccourcit considérablement la distance intérieure entre le Copperbelt congolais et un port maritime. LAR présente d’ailleurs le système comme la route la plus courte entre Kolwezi et un port africain, avec environ 1 300 kilomètres de rail en Angola prolongés par près de 450 kilomètres jusqu’au bassin minier congolais.
La meilleure stratégie de la RDC n’est pas de choisir un corridor
Il serait pourtant dangereux de transformer cette réussite en compétition artificielle entre Lobito, Dar es Salaam et Durban. La RDC n’a pas besoin d’un corridor gagnant. Elle a besoin de plusieurs corridors performants.
Notre production de cuivre dépasse désormais trois millions de tonnes par an. Le cobalt, le zinc, le lithium et demain d’autres minerais vont ajouter de nouveaux flux. Une économie minière de cette dimension ne peut raisonnablement dépendre d’un seul débouché terrestre. Les difficultés rencontrées sur une frontière, une ligne ferroviaire ou dans un port peuvent rapidement se traduire en stocks immobilisés, en coûts logistiques supplémentaires et en pression sur les entreprises.
La valeur de Lobito réside donc aussi dans ce qu’il apporte à l’ensemble du système. Il offre une alternative vers l’Atlantique, réduit la dépendance aux seuls axes orientés vers l’Afrique australe et l’océan Indien et renforce la capacité des producteurs congolais à choisir leur route en fonction du coût, du délai, du client et de la destination.
Cette diversification compte encore davantage au moment où le cuivre et le cobalt congolais attirent simultanément la Chine, les États-Unis, l’Europe et d’autres marchés. Une cargaison destinée à l’Asie n’a pas nécessairement besoin du même itinéraire qu’un métal destiné à un industriel européen ou américain. L’infrastructure logistique devient donc progressivement un instrument commercial.
C’est là que l’opération d’EGC prend une autre dimension. L’entreprise ne transporte pas seulement du cobalt. Elle cherche à démontrer qu’un produit issu de l’exploitation artisanale, lorsqu’il entre dans un système formalisé, tracé et contrôlé, peut emprunter les mêmes infrastructures internationales que les grands producteurs industriels. L’accord avec Trafigura avait précisément été présenté comme une démonstration de la possibilité de commercialiser à grande échelle du cobalt artisanal traçable et responsable.
Pour la RDC, cette question est considérable. L’enjeu de la formalisation artisanale ne peut pas se limiter à enregistrer des creuseurs et à créer des zones d’exploitation. Il faut que le minerai obtenu puisse ensuite être vendu, financé, transporté et accepté par les acheteurs internationaux. Un cobalt parfaitement tracé mais sans débouché commercial resterait une réussite administrative incomplète.
Lobito offre justement à cette chaîne une dimension supplémentaire. Le corridor rapproche physiquement le Copperbelt congolais de l’Atlantique et, par conséquent, des marchés européens et nord-américains. Mais il ne faut pas s’arrêter au transport. Le véritable résultat économique se mesurera à ce que la RDC pourra construire autour de cette infrastructure : plateformes logistiques, transformation des minerais, entrepôts, services ferroviaires, énergie, maintenance et industrie.
Le pays dispose aujourd’hui d’une occasion rare. Ses minerais sont recherchés, les grandes puissances veulent sécuriser leurs approvisionnements et plusieurs corridors sont en cours de modernisation. La priorité congolaise devrait être simple : utiliser cette concurrence pour réduire les coûts logistiques, multiplier les accès aux marchés et retenir davantage de valeur sur son territoire.
Le « potentiel africain » n’a finalement jamais manqué de minerais, de ports ou de kilomètres de chemin de fer. Ce qui lui a trop souvent manqué, c’est la capacité de connecter ces éléments dans une chaîne économique réellement fonctionnelle. Avec les premières cargaisons d’EGC, Lobito commence précisément à montrer ce que cela peut changer.
La rédaction









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