Pendant douze ans, la province du Nord-Kivu a financé la construction et l’entretien de ses routes grâce à un système simple : faire contribuer directement les usagers de carburant et sécuriser ces recettes dans un compte contrôlé. C’est ce qu’a expliqué le ministre du Commerce extérieur, Julien Paluku, ancien gouverneur de cette province de l’Est de la RDC, lors des Conférences annuelles du Service public à Kinshasa.
Au Nord-Kivu, les travaux de modernisation des voiries de Goma, Butembo et Beni, ainsi que l’entretien des routes de desserte agricole, ne sont pas sortis de nulle part. Ils ont reposé sur des mécanismes précis, mis en place sur la durée, pour que l’argent collecté soit réellement affecté aux infrastructures.
Comment la province a organisé le financement de ses routes
Selon les explications de Julien Paluku, ce modèle tient sur deux grands piliers. D’abord, la création d’une taxe spécifique sur les produits pétroliers. Chaque litre de carburant vendu générait une petite contribution destinée à financer les routes. Ce supplément payé par les usagers allait directement à la voirie urbaine et aux axes agricoles. L’idée est simple : ceux qui utilisent les routes participent à leur entretien.
Ensuite, la province a désigné des « attributaires », c’est-à-dire des responsables ou des structures chargées de suivre l’entretien des routes. Cela permettait d’identifier clairement qui devait veiller à ce que les travaux se fassent, et d’éviter que les fonds se perdent dans l’administration.
Pour sécuriser les recettes, un compte séquestre a été ouvert et géré par la Fédération des entreprises du Congo (FEC). Ce type de compte fonctionne comme un coffre-fort bancaire : l’argent y est déposé pour un objectif précis et ne peut pas être utilisé pour autre chose. Car la confiance des opérateurs économiques et des contribuables dépend aussi de la transparence sur l’usage des fonds.
Julien Paluku a expliqué que les autorités provinciales ont encouragé les opérateurs économiques à créer des entreprises de construction locale. Ces entreprises ont ensuite été engagées sur les chantiers routiers, sous contrôle du gouvernement provincial. Cela a permis de garder une partie de la valeur ajoutée dans la province et de créer de l’emploi.
Pour l’ancien gouverneur, ce type de montage peut inspirer d’autres provinces, y compris la capitale. Il a cité Kinshasa comme exemple de ville qui pourrait s’appuyer sur un modèle similaire pour améliorer durablement ses routes et mieux planifier ses investissements en infrastructures, même dans un contexte d’insécurité à l’Est du pays.
Le ministre a plaidé pour des stratégies fiscales « concrètes et réalistes » basées sur des impôts déjà connus des citoyens : impôt sur le revenu locatif, impôt foncier, vignette automobile. L’enjeu est de mieux organiser ces taxes, de les rendre plus lisibles et de s’assurer que leur produit revient effectivement aux services attendus par la population, comme la route, l’éclairage ou la sécurité des quartiers.
Julien Paluku a aussi insisté sur la numérisation de la collecte fiscale. Digitaliser les paiements, les fichiers de contribuables et le suivi des recettes permet de limiter les détournements, de réduire les contacts directs entre agents et contribuables et de donner une meilleure visibilité à l’État sur ce qui est réellement perçu. Pour lui, les résultats doivent être visibles « sur le terrain », afin que les citoyens voient le lien entre ce qu’ils paient et ce qu’ils reçoivent.
Le ministre a rappelé que la continuité de l’action publique est essentielle. Quand les responsables changent trop souvent, les réformes s’arrêtent, les projets se dispersent et la confiance recule. Une administration stable, qui garde la mémoire des décisions et des outils mis en place, facilite la réussite des politiques publiques, aussi bien au niveau national que provincial.
Les Conférences annuelles du Service public, ouvertes le 16 décembre par le Président Félix-Antoine Tshisekedi et clôturées par la Première ministre Judith Suminwa Tuluka, ont justement porté sur ces sujets. Les experts ont travaillé sur quatre thèmes : la réforme administrative, la digitalisation et l’innovation dans les services publics, la qualité des services rendus au citoyen et les modèles de financement pour moderniser l’administration. Le cas du Nord-Kivu s’inscrit dans ce débat plus large sur la façon de mieux utiliser l’impôt et les taxes pour financer des services visibles et utiles à la population.
— M. KOSI



