Le 30 octobre, Mercuria a annoncé un financement de 100 millions USD (environ 87 millions d’euros) au profit de Eurasian Resources Group (ERG). En échange, le négociant suisse cherche à s’assurer, pendant trois ans, des livraisons régulières de cuivre produit en République démocratique du Congo et en Zambie, deux pays qui comptent parmi les dix principaux producteurs mondiaux.
Dans un marché du cuivre marqué par une demande forte, ce type d’accord dit de « prépaiement » revient à transformer une partie du métal de demain en trésorerie aujourd’hui. C’est une façon de se couvrir contre le risque d’approvisionnement, tout en donnant de l’air à l’exploitant minier.
Quand le cuivre devient une garantie financière, et un levier d’influence
Le mécanisme est simple sur le papier. Mercuria verse de l’argent avant livraison. ERG s’engage à livrer plus tard une partie de sa production. Pour le producteur, l’intérêt est immédiat : ce financement sert à soutenir le développement d’actifs cuprifères en RDC. Pour le négociant, l’enjeu est de sécuriser un flux physique de métal sur plusieurs années, ce qui permet de mieux planifier ses ventes à des clients industriels.
Aucun détail n’a été communiqué sur les volumes exacts ni sur les conditions de prix. Le texte indique toutefois qu’en se basant sur les cours actuels du cuivre à la Bourse des métaux de Londres (LME), l’enveloppe pourrait correspondre à un peu plus de 9 000 tonnes de cuivre. Il s’agit d’une estimation construite à partir des prix du moment, pas d’un volume annoncé officiellement. Elle donne une idée de l’ordre de grandeur.
ERG opère plusieurs sites en RDC, dont Metalkol, un complexe de retraitement de résidus miniers. Le groupe développe aussi le projet Comide, présenté comme une usine hydrométallurgique de cuivre et de cobalt. Comme l’entreprise n’est pas cotée, elle ne publie pas ses données de production. Le texte avance toutefois des capacités combinées « en plusieurs centaines de milliers de tonnes par an », ce qui suggère une base industrielle importante, même si le détail n’est pas public.
Ce type d’opération se lit aussi comme un signal sur la bataille d’accès aux métaux stratégiques. Plus la demande progresse, plus le financement devient un instrument de positionnement. Celui qui avance les fonds aujourd’hui peut peser davantage sur les circuits de vente demain, car il devient un partenaire clé au moment où les mineurs cherchent des liquidités et où les acheteurs veulent de la visibilité.
La dimension « politique monétaire » se voit dans le contexte financier global. Quand les taux d’intérêt sont élevés, se financer sur les marchés coûte plus cher. Les acteurs industriels et les négociants multiplient alors des montages adossés à des actifs réels, comme le cuivre, afin de réduire l’incertitude et de lisser leurs besoins de trésorerie. Ce n’est pas une politique monétaire au sens strict, mais c’est une conséquence directe d’un environnement où l’argent a un prix et où l’accès au crédit se négocie.
L’accord avec ERG s’inscrit enfin dans une stratégie plus large, centrée sur la ceinture du cuivre d’Afrique centrale. En 2024, Mercuria faisait déjà partie des partenaires choisis par Gécamines pour commercialiser à l’international une partie du cuivre extrait en RDC. Selon le président de Gécamines, Robert Lukama, le négociant suisse aurait contribué à la vente d’environ 88 000 tonnes issues de la mine Tenke Fungurume, exploitée par le groupe chinois CMOC.
Ce point est central : Gécamines cherche à renforcer sa place dans la commercialisation du cuivre, en lien avec les participations de l’État dans différents projets. Si la société publique obtient davantage de droits de commercialisation sur la part qui lui revient, les volumes accessibles via ses partenaires peuvent augmenter. Pour un négociant, être bien placé dans cette architecture, c’est se rapprocher de la source.
Dans des propos rapportés par Fastmarkets, Robert Lukama met en avant un argument classique du côté des producteurs : la solidité financière et la capacité d’exécution du négociant. Autrement dit, quand un acteur peut préfinancer et écouler rapidement des volumes, il devient attractif, surtout dans une économie du cuivre où les investissements de capacité demandent du cash et de la stabilité.
La même logique se retrouve en Zambie. En décembre 2024, Mercuria a signé un partenariat avec Industrial Development Corporation (IDC), une holding publique qui travaille à la structuration d’une société nationale de négoce de métaux. Le projet vise à mieux valoriser la ressource, dans un contexte où la demande mondiale progresse et où les pays producteurs cherchent à capter une part plus importante de la chaîne de valeur. Le directeur général de l’IDC, Cornwell Muleya, a expliqué que le partenariat prévoit la création d’un véhicule dédié pour commercialiser et négocier le cuivre zambien.
Les données de production rappelées dans le texte donnent le cadre. En RDC, les exportations de cuivre sont passées de 1,6 million de tonnes en 2020 à 3,1 millions de tonnes en 2024, et de nouvelles augmentations de capacité sont attendues d’ici la fin des années 2020. En Zambie, la production s’est établie à 821 000 tonnes en 2024, et le gouvernement affiche un objectif de 3 millions de tonnes par an d’ici 2031.
Ces trajectoires comptent sur les marchés, car elles influencent les anticipations d’offre. Or l’anticipation est un élément économique concret : elle peut pousser les industriels à sécuriser des contrats plus tôt, et les financiers à soutenir des projets pour se positionner sur le futur flux de métal. Le cuivre est aussi un indicateur indirect de l’investissement mondial, car il est utilisé dans les réseaux électriques, l’industrie et l’énergie.
Selon Agence internationale de l’énergie (AIE), la combinaison d’une demande mondiale en hausse et d’une offre insuffisante pourrait conduire à un déficit de 30 % d’ici 2035. Dans ce cadre, un accord de prépaiement n’est pas seulement une opération commerciale. C’est une manière de verrouiller une place dans la circulation du cuivre, au moment où chaque tonne future devient plus disputée.
Peter MOYI

