Les entreprises japonaises multiplient les alertes sur les difficultés d’approvisionnement en terres rares provenant de Chine. Depuis plusieurs mois, les expéditions de dysprosium, de terbium et d’yttrium destinées au Japon restent très faibles, tandis que les industriels craignent désormais des perturbations plus longues dans l’électronique, l’automobile, les céramiques techniques et les équipements de précision.
Les données douanières chinoises consultées par Reuters montrent qu’aucune exportation d’oxyde de terbium ou de dysprosium vers le Japon n’a été enregistrée entre novembre 2025 et mai 2026. Les livraisons d’oxyde d’yttrium sont, elles aussi, restées limitées depuis décembre. Plusieurs entreprises japonaises, dont Citizen Watch et Omron, ont commencé à mentionner ce risque dans leurs communications financières, même si l’effet immédiat sur leur production reste encore contenu.
Le durcissement intervient dans un contexte de tensions diplomatiques autour de Taïwan. En janvier 2026, Pékin a renforcé ses contrôles sur les produits à double usage destinés au Japon. Les mesures concernent des minerais, des oxydes, des alliages et certains composants pouvant entrer dans la fabrication d’équipements civils ou militaires. La Chine présente officiellement ces restrictions comme des instruments de sécurité nationale, tandis que plusieurs analystes y voient aussi un moyen de pression économique sur Tokyo.
Un écart de prix qui révèle le pouvoir du raffinage
L’oxyde d’yttrium illustre l’ampleur du déséquilibre. Selon le Financial Times, son prix indicatif atteignait récemment environ 7,88 dollars le kilogramme en Chine, contre près de 1 175 dollars en Europe. Cet écart ne correspond pas à une disparition géologique du produit. Il montre surtout qu’un marché peut rester abondamment approvisionné à l’intérieur de la Chine, tout en devenant extrêmement tendu pour les acheteurs étrangers soumis aux autorisations d’exportation.
L’yttrium est utilisé dans les céramiques techniques, les lasers, les revêtements résistants à la chaleur, certains composants électroniques et les matériaux à base de zirconium. Le dysprosium et le terbium servent notamment à améliorer la résistance thermique des aimants permanents utilisés dans les moteurs électriques, les équipements industriels et plusieurs applications de défense.
Le Japon se trouve particulièrement exposé. Le Livre blanc japonais sur l’industrie manufacturière publié en 2026 indique que ses importations de terres rares lourdes dépendent entièrement de la Chine. Cette dépendance concerne moins l’existence des minerais que la capacité à les séparer, les purifier et les convertir en matériaux répondant aux exigences des fabricants.
La Chine représente environ 60 % de l’extraction mondiale des terres rares utilisées dans les aimants, mais sa domination augmente aux étapes suivantes. Sa part dépasse 90 % dans le raffinage et approche 95 % dans la fabrication des aimants permanents, selon l’Agence internationale de l’énergie. Ce contrôle industriel lui permet d’influencer les volumes disponibles, les délais de livraison et les prix pratiqués hors de son marché.
Les restrictions peuvent aussi favoriser les entreprises chinoises qui vendent des céramiques, des aimants, des alliages et d’autres produits déjà transformés. Les concurrents étrangers peinent à obtenir les matières nécessaires à leur propre production, alors que les fabricants établis en Chine continuent d’accéder à des intrants moins chers. La valeur se déplace ainsi vers les produits intermédiaires et finis plutôt que vers la vente du minerai ou de l’oxyde brut.
Une leçon industrielle pour la RDC
Le Japon cherche depuis plusieurs années à réduire cette vulnérabilité. Sa stratégie repose sur la diversification des fournisseurs, la constitution de stocks, le recyclage des aimants et le développement de technologies consommant moins de terres rares lourdes. L’État japonais soutient notamment des partenariats avec l’Australie et l’entreprise Lynas pour sécuriser des approvisionnements en dysprosium et en terbium en dehors de la Chine.
Ces efforts nécessitent toutefois du temps, des capitaux et une maîtrise technique difficile à reproduire rapidement. Construire une mine ne suffit pas. Il faut ensuite développer les procédés de séparation, garantir la pureté des produits, produire les alliages, fabriquer les aimants et obtenir la qualification des clients industriels.
La situation japonaise contient une leçon directe pour la République démocratique du Congo. Le poids d’un pays dans les chaînes mondiales ne dépend pas seulement du volume de ressources présentes dans son sous-sol. Il dépend aussi de sa capacité à contrôler les étapes situées entre la mine et l’usine.
La RDC occupe une position dominante dans le cobalt et dispose d’importantes ressources en cuivre, lithium, étain et tantale. Mais l’essentiel de la transformation avancée, de la fabrication des matériaux actifs et de la production des composants reste effectué à l’étranger. Le pays exporte ainsi une ressource stratégique sans disposer du même pouvoir sur les produits industriels qui en sont issus.
Développer le raffinage, les précurseurs de batteries, les alliages et certains composants permettrait de conserver davantage de valeur, d’élargir les emplois industriels et de réduire la dépendance envers les centres de transformation extérieurs. Cette ambition exige toutefois une électricité fiable, des compétences techniques, des normes de qualité, des laboratoires, des infrastructures logistiques et des contrats capables de garantir des débouchés.
L’écart de prix observé sur l’yttrium montre que le véritable pouvoir ne réside pas uniquement dans la propriété des réserves. Il appartient surtout à celui qui maîtrise la transformation, les technologies et l’accès au produit final. Pour la RDC, rester un fournisseur de minerais bruts reviendrait à laisser d’autres pays décider de la valeur, du rythme et des conditions d’utilisation de ses ressources.
— M. KOSI









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