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Contrebande, fiscalité, sécurité : les vrais enjeux techniques du mandat congolais à la CIRGL

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La République démocratique du Congo s’apprête à prendre la présidence tournante de la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs (CIRGL), à un moment où les déséquilibres économiques, les tensions sécuritaires transfrontalières et la perte de contrôle sur les flux de ressources pèsent lourdement sur la stabilité régionale. La Première ministre Judith Suminwa Tuluka, lors de son entretien avec João Caholo, secrétaire exécutif de la CIRGL, a reçu le rapport des travaux préparatoires en vue du 9ᵉ sommet de l’organisation. L’occasion pour Kinshasa de poser les premières pierres d’un mandat qu’elle souhaite technique, orienté sur les mécanismes opérationnels et la coopération monétarisée des flux.

Au centre des préoccupations figure la contrebande de ressources naturelles, en particulier dans les provinces frontalières de l’Est, où le commerce informel de l’or échappe toujours à toute régulation. En 2023, le ministère des Finances et la Cellule technique de l’ITIE estimaient que près de 15 à 20 tonnes d’or artisanal congolais sortaient chaque année du territoire sans être enregistrées, soit une perte annuelle d’environ 600 millions de dollars de recettes fiscales potentielles, sur la base des cours moyens de Londres. Cette hémorragie budgétaire, renforcée par l’absence de dispositifs de traçabilité efficaces, continue d’alimenter des réseaux parallèles qui échappent aux politiques monétaires conventionnelles.

La CIRGL, structure interétatique née en 2006 et regroupant 12 pays, a historiquement peiné à établir une architecture de contrôle économique efficace. Les instruments existent sur le papier – certificat régional d’origine, mécanisme de suivi des flux transfrontaliers, comités nationaux de coordination –, mais leur mise en œuvre reste fragmentaire. En assumant la présidence, la RDC ambitionne de relancer l’intégration de ces outils avec un calendrier clair, notamment en matière de fiscalité minière, de contrôle douanier et de coopération sécuritaire.

CIRGL RDC

L’objectif affiché par Kinshasa est de reconnecter les efforts politiques aux réalités économiques. La Première ministre a plaidé pour un fonctionnement plus pragmatique du mécanisme régional. L’expression « donner les moyens de faire fonctionner la CIRGL » traduit une volonté de recentrage sur les leviers structurels, au-delà des simples engagements diplomatiques. Cette approche pourrait bénéficier du soutien technique de bailleurs tels que la Banque africaine de développement ou la Banque mondiale, déjà impliqués dans les réformes fiscales et douanières nationales.

Mais la marge de manœuvre reste étroite. La situation sécuritaire dans le Nord-Kivu, où les affrontements entre les FARDC et les rebelles du M23 persistent, complique la coordination interétatique. Selon le dernier rapport du Groupe d’experts des Nations unies, plus de 65 % des gisements artisanaux dans cette zone échappent totalement à la surveillance de l’État. Un obstacle de taille pour toute tentative de normalisation des flux commerciaux et d’assainissement des recettes publiques.

La présidence congolaise devra également composer avec la multiplicité des cadres régionaux (SADC, EAC, UA) qui interviennent parfois sur les mêmes thématiques, au risque de diluer les responsabilités et les initiatives. Pour asseoir sa crédibilité, Kinshasa devra démontrer une capacité à mobiliser ses homologues sur des objectifs chiffrés, mesurables et vérifiables : volumes de marchandises contrôlés, recettes douanières harmonisées, statistiques d’exploitation légale versus illégale, taux de bancarisation des acteurs informels.

Le 9ᵉ sommet à venir marquera donc un test politique, mais surtout technique, pour un pays qui dispose d’une capacité logistique limitée mais d’un poids économique non négligeable dans la région. L’absence de résultats tangibles risquerait d’affaiblir encore davantage un mécanisme dont la légitimité repose désormais sur sa capacité à réguler des flux réels, pas uniquement à produire des résolutions.

M. KOSI

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