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Projet validé par Tshisekedi, saboté par l’ARSP : comment un DG a défié la Présidence pour 40 000 dollars

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Lorsqu’un directeur général d’agence publique foule aux pieds les recommandations présidentielles, c’est la crédibilité de l’ensemble de l’appareil d’État qui vacille. Le cas de Mitterrand Bope Shamba, fondateur de La Passion SARL, jeune entreprise congolaise spécialisée dans l’équipement militaire, illustre avec précision cette fracture entre volonté politique affichée et inertie administrative persistante.

En octobre 2023, lors de l’inauguration officielle de la Maison de l’entrepreneuriat et de l’innovation à Kinshasa, le président Félix Tshisekedi repère personnellement le projet de La Passion SARL. Il s’agit d’un prototype de bottines conçues localement pour les besoins spécifiques des policiers et militaires des FARDC. L’idée séduit, d’autant qu’elle répond à une double exigence : soutenir la production locale et réduire la dépendance aux importations en équipements militaires, secteur traditionnellement captif de marchés étrangers.

MADE IN CONGO

Le chef de l’État donne instruction, sur place et devant témoins, au Directeur général de l’ARSP, Miguel Kashal Katemb, d’accompagner et de subventionner le projet pour un premier prototype différencié. Montant sollicité par l’entreprise : 40 000 dollars américains. À l’échelle des marchés publics congolais, cette enveloppe est dérisoire, d’autant plus au regard de l’objectif : une relocalisation partielle de la chaîne d’approvisionnement des forces armées.

ARSP demande de subvention

Mais la chaîne d’exécution bloque. Le business plan proposé est rejeté. La demande est alors vidée de son contenu technique : le DG préfère une lettre simple, sans structure formelle, évoquant la subvention comme une transaction directe et manuelle. Une telle procédure, en contradiction avec les règles de transparence budgétaire, écarte de fait tout passage par le circuit bancaire ou toute traçabilité. Elle expose également les fonds publics à des circuits informels difficilement contrôlables.

Selon des documents internes, le dossier n’a connu aucune évolution officielle depuis plus de six mois. La communication devient irrégulière, les rendez-vous sont repoussés ou se tiennent à des heures incongrues. Le fondateur affirme avoir été victime d’actes d’intimidation, y compris numériques. L’ARSP, institution censée réguler et structurer la sous-traitance pour éviter les abus et ouvrir l’accès aux PME, semble ici agir en opposition à sa mission.

La réalité macroéconomique du pays rend cet épisode encore plus préoccupant. En 2024, selon la Banque centrale du Congo, les importations de matériel et textile à usage sécuritaire ont dépassé les 45 millions de dollars, en hausse de 12,7 % par rapport à l’année précédente. Un projet local comme celui de La Passion SARL pourrait donc à terme permettre un gain en devises et une création de valeur sur le sol national. L’inaction, ou le sabotage administratif, freine donc non seulement un entrepreneur, mais mine également les efforts de rééquilibrage de la balance commerciale du pays.

Cette situation soulève une problématique centrale : la capacité de l’administration congolaise à exécuter les décisions politiques dans les délais et les standards requis. Lorsque des instructions claires du Président sont ignorées sans suite, c’est l’État tout entier qui voit sa parole s’affaiblir. La sous-exécution chronique de certaines politiques publiques s’explique aussi par ce type d’obstruction silencieuse, où la volonté de quelques agents pèse plus que les directives officielles.

Dans le cas présent, La Passion SARL a perdu le marché, confié à une autre entreprise. Le projet, pourtant validé au plus haut niveau, est resté lettre morte. La trajectoire de ce jeune entrepreneur reflète ainsi les limites de la promesse de l’émergence congolaise par les PME locales. Le signal envoyé aux autres porteurs de projets est dissuasif.

En économie comme en politique monétaire, la confiance se construit dans la cohérence. Lorsqu’un ordre présidentiel est émis et que son application dépend ensuite du bon vouloir d’un fonctionnaire, la machine économique nationale perd en fiabilité. Et avec elle, l’espoir de bâtir un tissu productif compétitif.

M. MASAMUNA

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