Après avoir utilisé le cobalt pour tester sa capacité d’intervention sur un marché mondial, la RDC élargit son dispositif aux autres substances classées stratégiques. Cobalt, germanium, coltan, tantale, niobium, tungstène, lithium, uranium et terres rares peuvent désormais entrer dans le périmètre d’une réserve administrée par l’ARECOMS. Mais le pouvoir de marché dont Kinshasa dispose sur le cobalt ne se reproduira pas automatiquement sur chacune de ces matières premières.
La République démocratique du Congo veut transformer l’expérience acquise avec le cobalt en un dispositif permanent de gestion de ses minerais stratégiques. Dans un entretien publié début août, Patrick Luabeya, président du conseil d’administration de l’Autorité de régulation et de contrôle des marchés des substances minérales stratégiques (ARECOMS), confirme que la réserve créée en 2026 n’est pas limitée au cobalt. Elle doit pouvoir s’appliquer à toutes les substances auxquelles l’État confère un statut stratégique.
Le cadre juridique a été construit en deux mouvements. Le 10 avril 2026, le Conseil des ministres a adopté le projet de décret instituant une Réserve stratégique des substances minérales stratégiques et confié sa constitution ainsi que sa gestion à l’ARECOMS. Trois objectifs avaient alors été officiellement avancés, stabiliser les marchés, soutenir la valorisation des minerais concernés et renforcer la souveraineté économique de la RDC.
Le 29 mai, l’exécutif a ensuite élargi la liste qui comprenait jusqu’alors le cobalt, le germanium et la colombotantalite, ou coltan. Le tantale, le niobium, le tungstène, le lithium, l’uranium et les terres rares ont été ajoutés. Cette modification porte ainsi à neuf les catégories de substances explicitement placées sous ce régime stratégique.
Le cobalt a donné à Kinshasa un premier pouvoir d’intervention
C’est sur le cobalt que ce modèle a été testé à grande échelle. Après l’effondrement des cours, la RDC avait suspendu les exportations en février 2025 avant de basculer vers un régime de quotas à partir du 16 octobre. Pour 2026, le plafond annuel a été fixé à 96 600 tonnes, dont 87 000 tonnes de quotas ordinaires et 9 600 tonnes réservées au quota stratégique de l’ARECOMS.
Le dispositif a eu un effet mesurable sur le marché. Reuters indiquait fin juin que le cobalt avait progressé d’environ 160 % depuis février 2025, pour atteindre près de 57 320 USD la tonne, alors que la restriction de l’offre congolaise réduisait les disponibilités. La RDC a également décidé que les quotas attribués mais non utilisés dans les délais seraient retirés aux producteurs et réaffectés au quota stratégique contrôlé par l’État.
La réserve ajoute donc un troisième instrument à la suspension et aux quotas. L’ARECOMS pourrait accumuler certains volumes lorsque la production dépasse les quantités autorisées à l’exportation, puis les utiliser ultérieurement en fonction de l’équilibre du marché. Le Cobalt Institute relève toutefois que les modalités d’achat, de tarification et de communication autour de ces stocks restent encore peu détaillées publiquement.
Patrick Luabeya confirme lui-même que les mécanismes de financement, d’acquisition et d’entreposage de la réserve ne sont pas rendus publics pour l’instant, invoquant le caractère stratégique et sécuritaire du dispositif. Cette absence de paramètres empêche encore d’évaluer son coût pour l’État, sa capacité physique de stockage ou les règles qui détermineront le moment où des volumes seront remis sur le marché.
Neuf minerais, mais neuf rapports de force différents
L’élargissement du dispositif ne signifie surtout pas que Kinshasa disposera du même pouvoir de fixation des conditions commerciales sur le lithium, l’uranium ou les terres rares que sur le cobalt.
La force de la politique congolaise sur le cobalt vient d’une caractéristique difficilement reproductible ailleurs. La RDC fournit environ 70 % du cobalt mondial et accueille CMOC, Glencore, ERG et plusieurs autres grands producteurs. Une réduction volontaire de l’offre congolaise peut donc modifier rapidement l’équilibre physique du marché mondial. Reuters a montré en 2025 et 2026 que les restrictions imposées à Kinshasa étaient effectivement capables de déplacer les prix.
Pour plusieurs minerais nouvellement classés stratégiques, la situation est différente. La RDC dispose de ressources ou de projets importants, mais n’exerce pas encore nécessairement une domination comparable sur la production mondiale. Une réserve nationale peut alors servir à sécuriser les disponibilités, soutenir une politique industrielle ou encadrer les exportations, sans donner automatiquement au pays la capacité d’influencer le prix international.
Le changement possède également une conséquence fiscale. Le classement d’une substance comme stratégique la place sous le régime renforcé prévu par le Code minier, avec une redevance pouvant atteindre 10 %, contre 3,5 % pour plusieurs substances auparavant considérées comme ordinaires. L’élargissement de mai concerne donc non seulement la gouvernance des flux, mais également la part de rente minière que l’État cherche à capter.
La stratégie congolaise entre ainsi dans une étape plus complexe. Le cobalt a démontré que le pays pouvait utiliser son poids dans l’offre pour modifier les conditions du marché. Avec le lithium, l’uranium, le tantale, le tungstène, le niobium et les terres rares, le prochain test sera différent. Il faudra déterminer pour quels minerais la réserve peut réellement agir sur le marché et pour lesquels elle servira surtout à sécuriser une future industrie locale.
M. KOSI









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