Au Mining Indaba, rendez-vous annuel du secteur minier organisé au Cap, un message a dominé les échanges; l’Afrique ne peut plus se contenter d’exporter ses minerais. Les investisseurs et plusieurs gouvernements veulent désormais des projets capables de relier extraction, transport et transformation, avec un accent particulier sur les corridors logistiques. Dans ce débat, le corridor de Lobito, qui relie la RDC et la Zambie au port angolais de Lobito, est présenté comme un test pour une industrialisation régionale.
Les « minerais critiques » ne renvoient pas seulement à la richesse du sous-sol. Le terme désigne des métaux jugés stratégiques parce qu’ils entrent dans des secteurs sensibles et parce que leur approvisionnement peut devenir un point de fragilité. Le cuivre, le cobalt, le lithium, le manganèse, le nickel, le graphite ou les terres rares alimentent la transition énergétique, le numérique et, dans certains cas, des chaînes de production liées à la défense. À l’Indaba, plusieurs intervenants ont rappelé que ces matières premières pèsent désormais dans les rapports de force économiques et diplomatiques.
Dans cette nouvelle géographie, l’Afrique apparaît comme un acteur central grâce à l’ampleur de ses réserves. Mais un constat revient régulièrement : le continent capte peu de valeur industrielle. Beaucoup de pays exportent des minerais bruts, puis importent des produits transformés, parfois à des coûts élevés. Cette situation a des effets concrets sur les balances commerciales, les recettes fiscales et l’emploi industriel. Elle rend aussi les économies plus dépendantes des cours mondiaux, qui restent volatils.
Lobito, un couloir stratégique entre mines, ports et usines
Au Cap, l’intérêt pour les corridors logistiques s’est imposé comme un fil conducteur. L’enjeu dépasse la question du transport vers les marchés extérieurs. Un corridor peut aussi structurer une chaîne de valeur régionale : acheminer les minerais vers des unités de traitement, faciliter l’accès à l’énergie, attirer des équipements industriels et relier des marchés africains entre eux.
Le corridor de Lobito illustre cette logique. Présenté comme un axe Est-Ouest, il relie des zones minières en RDC et en Zambie au port angolais de Lobito, sur l’Atlantique. Pour ses promoteurs, ce couloir ne doit pas être réduit à une infrastructure d’exportation. Il est décrit comme une colonne vertébrale industrielle capable de soutenir, à terme, une transformation locale ou régionale des minerais, puis l’exportation de produits semi-finis ou finis.
Cette approche répond à une contrainte bien connue des industriels : sans logistique régulière et à coût maîtrisé, la transformation devient difficile. Les unités de traitement, les fonderies ou les industries liées aux matériaux demandent des flux stables, des délais fiables et des connexions vers des marchés. Le corridor devient alors un argument d’investissement, au même titre que la qualité du minerai ou la fiscalité.
Autre dimension évoquée : l’intégration régionale. Plusieurs interventions ont insisté sur l’idée que les infrastructures doivent servir autant à relier les économies africaines entre elles qu’à alimenter les exportations. L’objectif, dans cette lecture, est de faire émerger des marchés régionaux plus solides, capables d’absorber une partie de la production transformée.
RDC : la transformation au cœur du discours officiel
La RDC, au centre de plusieurs discussions en raison de son poids dans le cuivre et le cobalt, a défendu l’idée que les partenariats internationaux sur les minerais critiques doivent produire des retombées industrielles locales. Le ministre congolais des Mines, Louis Watum, a souligné que les accords avec les États-Unis ne doivent pas se limiter à un simple flux de matières premières vers l’extérieur, mais favoriser des filières de transformation et des projets structurants.
Dans le même temps, des responsables sud-africains ont mis en avant la capacité de l’Afrique du Sud à contribuer en ingénierie, technologie et financement, en appelant à des partenariats plus intégrés au sein du continent. Ce discours traduit une compétition, mais aussi une recherche de complémentarités : les pays riches en minerais veulent monter dans la chaîne de valeur, tandis que les économies dotées d’un tissu industriel plus développé cherchent à sécuriser des débouchés et des approvisionnements.
Les groupes miniers à l’affût de “projets complets”
Du côté des entreprises, le discours évolue aussi. Marie-Chantal Kaninda, citée au nom de Glencore, a évoqué l’ouverture des grands groupes à de nouveaux partenariats, dans l’exploration, la production, la transformation et la logistique. Pour une partie des investisseurs, l’enjeu n’est plus seulement de sécuriser un actif minier, mais d’entrer dans un « écosystème » : infrastructures, énergie, transport, cadre réglementaire et capacités locales.
C’est dans cette perspective que des initiatives comme Expobeton, axées sur les villes, les corridors et les zones économiques spéciales, cherchent à relier le secteur minier à celui des matériaux de construction, de l’énergie et de l’aménagement. Le texte rappelle aussi l’appel du président zambien à une coopération entre pays africains fondée sur la complémentarité et sur un climat d’investissement jugé « prévisible ».
Derrière ces prises de position, une ligne de fracture demeure : l’Afrique restera un fournisseur de matières premières si les corridors ne débouchent pas sur des capacités industrielles réelles. Le corridor de Lobito est ainsi présenté comme un indicateur : sa réussite dépendra de la capacité des États à coordonner leurs politiques, à sécuriser les flux et à attirer des investissements dans la transformation, au-delà des annonces.
— M. MASAMUNA

