Dangote Industries veut construire à Lamu, sur la côte kényane, une raffinerie de 700 000 barils par jour pour un investissement estimé entre 15 et 16 milliards USD, avec une mise en service visée autour de 2030. À cette échelle, le projet dépasse largement le seul marché kényan et ambitionne de servir l’Afrique de l’Est, aujourd’hui fortement dépendante des carburants importés. Pour la RDC, membre des corridors commerciaux reliant Mombasa à l’intérieur du continent, l’émergence d’une importante capacité régionale de raffinage pourrait progressivement modifier les conditions d’approvisionnement en carburants dans l’Est du pays.
Le projet doit être installé dans la zone économique spéciale du Lamu Port–South Sudan–Ethiopia Transport Corridor, LAPSSET. Dangote prévoit une cérémonie de lancement des travaux à la fin septembre et vise une réalisation à l’horizon 2030. À pleine capacité théorique, une unité traitant 700 000 barils par jour pourrait transformer environ 255,5 millions de barils de brut par an, d’après le calcul de notre rédaction. Cette dimension place immédiatement le projet dans une logique régionale. Le Kenya a dépensé environ 4 milliards USD en importations de produits pétroliers en 2025, son premier poste d’importation, mais son propre marché ne suffit pas à lui seul à absorber une raffinerie de cette taille.
Les données de l’Energy and Petroleum Regulatory Authority montrent d’ailleurs que la demande kényane de carburants liquides blancs, hors GPL et fuel lourd, est estimée à environ 5,93 milliards de litres en 2025 et pourrait atteindre 6,63 milliards en 2029. Même si une comparaison directe avec la capacité de traitement de brut nécessite de tenir compte des rendements et de la gamme de produits raffinés, l’écart confirme que Lamu devra compter sur les marchés voisins et les exportations pour fonctionner à grande échelle.
Le principal défi sera d’alimenter une raffinerie de 700 000 barils par jour
Le modèle diffère fortement de celui construit par Dangote au Nigeria. Le Kenya ne produit pas encore commercialement du pétrole à grande échelle. Des responsables kényans ont évoqué jusqu’à 600 000 barils par jour de brut provenant d’Afrique de l’Est, notamment d’Ouganda, du Soudan du Sud et potentiellement de futurs champs kényans, mais chacun de ces approvisionnements rencontre ses propres contraintes. Le pétrole ougandais doit être évacué vers la Tanzanie à travers l’EACOP, tandis que celui du Soudan du Sud dépend actuellement des infrastructures traversant le Soudan. Lamu pourrait donc, au moins durant les premières années, rester fortement dépendante du brut acheminé par mer.
Les infrastructures portuaires devront également suivre. Le plan LAPSSET prévoit entre 1 et 1,5 million de barils de stockage et des installations maritimes capables d’accueillir de grands pétroliers, mais une partie importante de ces équipements reste à réaliser. Le financement constitue l’autre défi. Dangote envisage un mélange de ressources propres, obligations, crédits bancaires, financement du développement et marché boursier. Le groupe cherche parallèlement à mobiliser environ 40 milliards USD entre 2025 et 2030 pour l’ensemble de ses projets énergétiques, dont l’expansion de sa raffinerie nigériane. Dangote a également évoqué la possibilité pour plusieurs États est-africains, notamment le Rwanda, l’Ouganda, la Tanzanie et le Soudan du Sud, de prendre ensemble jusqu’à 30 % du capital du projet kényan.
Cette logique régionale concernait déjà directement la RDC quelques mois auparavant. En avril, lorsque les discussions portaient encore sur une raffinerie commune à Tanga, en Tanzanie, le président kényan William Ruto avait explicitement cité la RDC parmi les pays appelés à bénéficier du projet régional. Il avait alors défendu une raffinerie susceptible d’utiliser les ressources pétrolières de plusieurs États et de réduire la dépendance est-africaine aux carburants raffinés importés, principalement du Moyen-Orient. Depuis, le projet Dangote s’est déplacé vers Lamu, mais la logique économique reste celle d’un marché régional.
Pour l’Est congolais, l’enjeu est la diversification de l’approvisionnement
La RDC est directement connectée à cet espace commercial. Le Northern Corridor relie le port de Mombasa à l’Ouganda, au Rwanda, au Burundi, au Soudan du Sud et à la RDC. Les produits pétroliers figurent parmi les principales marchandises importées par cet axe, qui constitue l’une des portes d’entrée vers les économies enclavées d’Afrique de l’Est et centrale. (Autorité de Coordination des Transports) Le ministère congolais de l’Économie maintient d’ailleurs une structure spécifique des prix des produits pétroliers pour la zone Est, ce qui reflète une chaîne d’approvisionnement différente de celles des zones Ouest et Sud. (MINISTERE DE L’ECONOMIE NATIONALE RDC)
C’est ici que le projet Dangote mérite l’attention de Kinshasa. Une raffinerie régionale ne garantit pas automatiquement des carburants moins chers en RDC. Le prix final dépendrait encore du brut, du raffinage, du transport, du stockage, des taxes, des marges et de l’état des corridors. Mais une capacité de 700 000 barils par jour installée sur la façade orientale de l’Afrique pourrait ajouter une source d’approvisionnement beaucoup plus proche des marchés de l’Est congolais et réduire leur dépendance exclusive aux cargaisons de produits finis venues de régions plus éloignées.
Le projet de Lamu illustre surtout une évolution industrielle plus large. L’Afrique orientale ne veut plus seulement importer et distribuer des carburants. Elle cherche désormais à construire ses propres capacités de transformation. Pour la RDC, qui reste elle aussi fortement dépendante des produits pétroliers raffinés importés, la question mérite d’être posée au-delà de Lamu. Si l’Afrique investit des dizaines de milliards de dollars dans le raffinage, Kinshasa devra déterminer comment sécuriser sa place dans ces nouvelles chaînes régionales d’approvisionnement et, à plus long terme, quelle capacité de transformation elle souhaite elle-même développer.
Peter MOYI









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