Minerais critiques : au Kenya, Washington lie désormais extraction et transformation locale, un modèle qui interpelle la RDC

Le Kenya impose déjà la transformation locale aux candidats à son projet de terres rares de Mrima Hill. Alors que Washington affirme soutenir cette approche, la RDC dispose désormais d’un argument supplémentaire pour réclamer que les futurs financements américains servent aussi à construire des usines sur son territoire.

La Rédaction

Les États-Unis ont annoncé le 9 septembre leur volonté d’aider le Kenya à développer non seulement l’extraction de minerais critiques, mais aussi leur transformation sur place. Le dossier prioritaire est Mrima Hill, important gisement de terres rares et de niobium pour lequel six entreprises seraient en compétition, dont deux consortiums américains. Pour la RDC, qui réclame depuis plusieurs années que le cuivre, le cobalt, le lithium et le germanium génèrent davantage de valeur industrielle avant exportation, la position exprimée à Nairobi pose une question directe : les financements américains mobilisés autour des minerais congolais peuvent-ils désormais être orientés avec la même force vers les usines de transformation ?

À Nairobi, le message américain a été inhabituellement explicite. Frank Garcia, secrétaire d’État adjoint américain chargé des Affaires africaines, a indiqué que Washington était prêt à accompagner le Kenya dans la construction d’un secteur minier transparent, capable d’attirer les investisseurs et de sécuriser les chaînes mondiales d’approvisionnement. Surtout, il a défendu un modèle dans lequel la transformation et l’ajout de valeur restent dans les pays producteurs, plutôt qu’une chaîne limitée à l’extraction puis à l’exportation du minerai. Le président William Ruto a lui aussi associé le développement des terres rares, du niobium, du graphite, du lithium et du titane à la création d’emplois et de capacités industrielles locales.

Mrima Hill donne une dimension concrète à cette doctrine. Situé dans le comté de Kwale, à environ 65 km au sud-ouest de Mombasa, le projet contient notamment du niobium et plusieurs terres rares. Le cahier des charges officiel kényan impose aux candidats de démontrer leur capacité à concevoir et mettre en service une chaîne complète de traitement sur le site et à transformer localement les minerais. Six entreprises sont désormais en lice selon les autorités kényanes, dont deux consortiums américains. Reuters estime que le potentiel des ressources présentes pourrait représenter plusieurs dizaines de milliards de dollars, même si le gouvernement kényan précise lui-même qu’aucune étude de viabilité économique complète n’a encore été finalisée.

La transformation locale entre dans la stratégie américaine de sécurisation des minerais

Ce positionnement intervient alors que Washington accélère ses investissements pour réduire sa dépendance aux chaînes dominées par la Chine. La DFC finance déjà plusieurs projets africains comprenant une composante de transformation, notamment au Gabon, en Angola et au Malawi. En Angola, son soutien au projet Longonjo doit contribuer au développement d’installations de traitement des terres rares et à l’émergence d’un hub local avant l’intégration des produits dans des chaînes industrielles occidentales. Cette orientation complète une stratégie américaine devenue beaucoup plus offensive sur les minerais critiques, que la Maison-Blanche présente désormais comme une question de sécurité industrielle et nationale.

Pour la RDC, le principe n’est pourtant pas totalement nouveau. Dès décembre 2022, le mémorandum conclu avec les États-Unis et la Zambie sur les batteries électriques prévoyait une chaîne allant de la mine jusqu’à l’assemblage, avec l’objectif de développer en Afrique des activités à plus forte valeur ajoutée. La DFC avait ensuite réaffirmé en 2025 son intérêt pour une meilleure captation locale de la valeur dans le partenariat Gécamines–Mercuria, tandis que Félix Tshisekedi et des responsables américains ont encore discuté en 2026 de transformation locale, de chaînes industrielles et de stockage stratégique.

La différence se situe désormais dans la traduction industrielle. En RDC, les investissements américains les plus visibles restent concentrés sur la commercialisation des minerais, le Corridor de Lobito et certains projets miniers. L’accord EGC–Trafigura–EVelution illustre cette limite et cette opportunité à la fois. Le cobalt doit être extrait et préparé en RDC, puis raffiné aux États-Unis dans une future installation en Arizona. Cette chaîne peut ouvrir un débouché important au cobalt congolais, mais elle montre aussi que la transformation la plus avancée reste encore largement prévue hors du territoire national.

La RDC dispose d’un levier plus important que le Kenya

Kinshasa possède pourtant une profondeur industrielle potentielle nettement supérieure. La RDC produit déjà plusieurs millions de tonnes de cuivre, domine l’offre mondiale de cobalt, commence à exporter du lithium depuis Manono et développe une filière germanium autour de STL. Elle dispose donc simultanément des matières premières, d’un marché minier important et d’une demande croissante en énergie, câbles, batteries et équipements industriels. Ce qui lui manque surtout pour accélérer la transformation est un ensemble cohérent de centrales électriques, d’infrastructures logistiques, de financements de long terme, de zones industrielles et de contrats d’achat capables de sécuriser les nouvelles usines.

Le Kenya montre ici une méthode intéressante. Dans l’appel d’offres de Mrima Hill, la transformation locale n’est pas présentée comme une ambition à discuter après l’attribution du projet. Elle apparaît directement parmi les critères imposés aux candidats. Pour la RDC, cette approche pourrait devenir un levier dans les futurs partenariats portant sur le lithium, les nouveaux gisements de cuivre-cobalt, le germanium ou d’autres minerais critiques identifiés grâce à la nouvelle cartographie géologique nationale.

La compétition entre Washington et Pékin donne justement à Kinshasa une marge de négociation rarement aussi favorable. Les États-Unis cherchent des minerais pour leurs chaînes de batteries, de défense, d’aéronautique et de technologies avancées. La Chine possède déjà une forte présence industrielle dans les mines congolaises. L’Europe cherche elle aussi à diversifier ses approvisionnements. Dans ce contexte, le débat ne devrait plus porter uniquement sur qui achètera le minerai congolais, mais sur la quantité de transformation, d’électricité, de technologie, d’emplois industriels et de capital qui accompagnera l’accès à ces ressources.

Le message envoyé au Kenya est donc directement intéressant pour la RDC. Washington affirme désormais publiquement qu’une chaîne minière crédible doit aussi créer de la valeur dans le pays producteur. Pour Kinshasa, le prochain test sera de convertir ce principe en raffineries, précurseurs, métaux raffinés et autres capacités industrielles financées sur le territoire congolais.

M. KOSI

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