L’accès au marché chinois pour le piment et l’huile de palme congolais marque une inflexion stratégique dans la politique commerciale et agricole de la RDC. Portée par une délégation ministérielle emmenée à Changsha pour la 4ᵉ exposition économique et commerciale Chine-Afrique, cette ouverture repose sur des accords visant l’exportation directe de produits agricoles transformés, essentiellement issus de la production artisanale féminine.
Selon Grégoire Mutshail Mutomb, ministre congolais de l’Agriculture, les transactions avec les importateurs chinois s’effectueront sans frais imposés aux producteurs, ce qui constitue une exemption rare dans les échanges Sud-Sud. Cette clause d’accès gratuit au marché chinois, obtenue dans le cadre des discussions bilatérales, devrait faciliter l’émergence de micro-entreprises rurales, notamment portées par des femmes cultivant le piment dans les zones périurbaines de Kinshasa, Kongo-Central ou dans la Tshopo. Le ministre évoque à ce titre la « possibilité réelle » de voir se constituer des porteurs de revenus durables si les conditions de transformation, d’emballage et de traçabilité sont maîtrisées localement.
Ce type d’accord s’inscrit dans une logique de substitution aux exportations brutes. La Chine, qui a absorbé plus de 3,2 milliards USD d’importations agricoles africaines en 2023 selon les chiffres de l’Administration générale des douanes chinoises, cherche désormais à diversifier ses fournisseurs en se tournant vers des produits spécifiques comme le piment congolais à forte valeur ajoutée culinaire. La RDC, de son côté, tente de structurer ses filières agricoles autour de produits ciblés pour l’exportation, après des décennies de dépendance minière.
L’accord a été précédé d’un audit technique sur les normes douanières, la biosécurité des produits et les chaînes de logistique. Une certification phytosanitaire sera requise, impliquant la mise en place d’un dispositif étatique de contrôle qualité. Le ministre a reconnu que la réussite dépendra d’un travail transversal avec les ministères du Commerce extérieur et des Finances pour aligner les protocoles d’exportation.
Le potentiel est non négligeable : le piment congolais, vendu entre 2 et 4 USD/kg à l’export selon les circuits informels actuels, pourrait voir son prix multiplié par 1,5 à 2 sur les marchés asiatiques. L’huile de palme, elle, dont la RDC produit environ 400 000 tonnes par an selon l’INERA, est encore peu valorisée en dehors de la sous-région. Un débouché asiatique pourrait absorber des volumes importants à condition de standardiser les formats et de sécuriser les conditions de conservation.
La visite en Chine a aussi permis d’amorcer des discussions avec des partenaires logistiques et financiers pour structurer la chaîne complète : de la production à la transformation, jusqu’au fret aérien ou maritime. La Banque africaine d’import-export (Afreximbank) et la China Development Bank ont été sollicitées pour appuyer la création de centres de regroupement et de conditionnement conformes aux normes d’exportation.
Pour la RDC, dont le PIB agricole reste marginal dans les exportations totales (moins de 7 % en 2023 selon la BCC), cette initiative s’inscrit dans une stratégie de redéploiement du tissu productif hors secteur minier. Le ministère mise sur la formalisation de la production féminine comme levier de croissance inclusive, tout en réduisant l’informel qui caractérise plus de 80 % de l’économie rurale selon les derniers rapports de la Banque mondiale.
L’accord Chine-RDC ne se limite donc pas à un simple échange commercial : il engage un changement de paradigme dans la manière de concevoir l’agriculture comme vecteur d’insertion monétaire, en connectant les producteurs congolais à un marché dont la demande annuelle en produits tropicaux excède les 60 milliards USD.
— Peter MOYI


