Kinshasa parie sur son « or blanc » – La course aux métaux pour batteries électriques s’accélère en RDC. KoBold Metals, une start-up minière californienne financée par Bill Gates et Jeff Bezos, a signé mi-juillet un accord de principe avec l’État congolais qui la positionne pour acquérir le gigantesque gisement de lithium de Manono. Ce site du sud-est du pays est considéré comme l’une des plus grandes réserves de lithium au monde, un métal devenu vital pour les véhicules électriques. Kinshasa présente ce partenariat comme un signal fort pour attirer les capitaux américains dans ses mines de « minerais critiques ». Et pour cause : Washington voit dans le lithium congolais un maillon stratégique pour ses industries vertes, au point de l’intégrer à son initiative visant à réduire la domination chinoise sur ces ressources.
Aperçu aérien de la région minière de Manono, dans le sud-est de la RDC, qui abrite l’un des plus vastes gisements de lithium au monde. Le 17 juillet dernier, le ministre congolais des Mines et le directeur de KoBold en RDC ont paraphé ce « partenariat stratégique » en présence du président Félix Tshisekedi. La jeune pousse américaine, spécialisée dans la prospection minière assistée par l’intelligence artificielle, s’engage à numériser les données géologiques du pays et à lancer une exploration à grande échelle du lithium de Manono. En retour, le gouvernement promet de faciliter l’octroi d’un permis couvrant plus de 1 600 km² autour du site. L’enjeu est de taille : selon une estimation récente, le sous-sol de Manono renfermerait jusqu’à 669 millions de tonnes de ressources à 1,6 % de lithium. KoBold se dit prête à mobiliser plus d’un milliard de dollars pour développer ce projet et acheminer le lithium congolais vers les marchés occidentaux. Ses dirigeants vantent un partenariat “gagnant-gagnant” pour la RDC, promettant des milliers d’emplois locaux sur plusieurs décennies. « La RDC, qui regorge de minéraux rares, est probablement le meilleur endroit au monde pour les types de matériaux que nous recherchons » confie même Kurt House, PDG de KoBold, soulignant l’attrait de ce pays déjà premier producteur mondial de cobalt.
Litiges autour du trésor de Manono
Sur le terrain, le premier coup de pioche n’est toutefois pas pour demain. Le prometteur gisement de Manono est plombé par un imbroglio juridique qui freine sa mise en valeur depuis des années. L’entreprise australienne AVZ Minerals, titulaire initial du permis, a été évincée en 2023 lorsque le ministère congolais des Mines a révoqué sa licence pour retard dans le projet. Les autorités ont dans la foulée attribué une partie de Manono au groupe chinois Zijin Mining, via une coentreprise créée avec la société publique congolaise Cominière. Depuis, AVZ conteste son exclusion devant les tribunaux internationaux. Elle a remporté une première manche en faisant condamner Cominière à verser 39,1 millions d’euros de pénalités pour non-respect d’ordonnances judiciaires, mais le cœur du litige – la propriété du permis 13359 couvrant Manono – reste à trancher.
Face à ce blocage, KoBold a tenté de jouer les arbitres. En mai 2025, la start-up américaine et AVZ ont annoncé un accord-cadre : le groupe australien abandonnerait ses poursuites en échange d’une « compensation appropriée », ce qui permettrait à KoBold de reprendre la partie sud du gisement, tandis que Zijin conserverait la zone nord. Ce compromis, approuvé par AVZ, devait régler le contentieux « à l’amiable » et lancer rapidement l’exploitation. Mais Kinshasa n’a jusqu’ici pas accédé à la condition posée – reconnaître formellement les droits d’AVZ ou lui réattribuer un permis. Déçue, la société australienne a relancé sa guérilla judiciaire fin juin. En parallèle, les partenaires chinois avancent leurs pions : la coentreprise Manono Lithium SAS (61 % Zijin, 39 % Cominière) a obtenu dès septembre 2024 un permis d’exploitation sur la partie nord-est du gisement et prévoit de démarrer la production de lithium au premier trimestre 2026. Tant que le différend ne sera pas résolu, la « mine du siècle » restera donc en sommeil sous la forêt congolaise.
Bataille du lithium : entre Washington, Pékin… et Kinshasa
Si Manono suscite tant de convoitises, c’est que le lithium est devenu un minerai stratégique de premier plan. En l’espace de deux ans (2021-2023), la demande mondiale a explosé de 70 % sous l’effet du boom des véhicules électriques. Les cours se sont envolés et chaque nouvelle réserve attise une ruée planétaire. La RDC, déjà ultra-dominante sur le cobalt, entend bien se faire une place sur ce marché en plein essor. « Le lithium, métal indispensable aux batteries, est désormais une ressource géopolitique majeure », rappelle un rapport Deloitte cité à Kinshasa. Le projet Manono à lui seul pourrait générer des milliers d’emplois et entraîner la construction d’infrastructures locales (routes, énergie…), d’après cette étude, qui y voit un futur moteur de développement régional.
Mais cette perspective n’échappe pas aux grandes puissances. Jusqu’ici, l’industrie minière congolaise était largement dominée par les entreprises chinoises – lesquelles contrôlent par exemple près de 80 % de la production de cobalt du pays. L’arrivée de KoBold marque une contre-offensive américaine dans ce secteur clé, offrant à Kinshasa un nouvel allié technologique et financier pour diversifier ses partenariats. Sous l’administration Biden, le lithium congolais a même été classé « ressource critique » à sécuriser, et des discussions ont été engagées pour lier investissements et soutien militaire. En février, le gouvernement de Félix Tshisekedi a proposé aux États-Unis un accès privilégié à certains projets miniers et infrastructures en échange d’une aide pour combattre la rébellion dans l’est du pays. Ce n’est pas un hasard si l’accord KoBold a suivi de près une médiation de Donald Trump – dépêché en juin pour négocier un cessez-le-feu dans l’Est congolais en échange de promesses d’investissements occidentaux. Washington ne s’en cache pas : « Une paix durable dans l’est de la RDC ouvrira la porte à davantage d’investissements occidentaux, créant un écosystème propice à des chaînes d’approvisionnement fiables en minerais critiques », déclarait en avril le secrétaire d’État américain Marco Rubio lors de la signature d’un accord de principe de paix entre la RDC et le Rwanda.
La bataille du lithium illustre ainsi le nouvel équilibre des forces en RDC. Kinshasa, en quête de retombées économiques et de souveraineté minière, tente de tirer parti de cette rivalité entre Pékin et Washington. L’issue du feuilleton de Manono reste incertaine – réglementations, investissements et stabilité régionale devront suivre pour traduire les annonces en réalité. Si les promesses sont tenues, le projet pourrait faire de Manono un modèle de développement minier bénéficiant à la population congolaise, tout en intégrant le pays aux chaînes mondiales de la transition énergétique. En attendant, la RDC joue une partition délicate : capitaliser sur son « or blanc » lithium sans reproduire les erreurs du passé, et faire de cette ruée minière un véritable levier de prospérité durable.
— Peter MOYI


