La République démocratique du Congo ne manque pas de lois, ni de stratégies de modernisation. Depuis plusieurs années, les annonces de numérisation se multiplient dans presque toutes les administrations publiques. Pourtant, sur le terrain, un constat revient sans cesse : les plateformes sont lancées, fonctionnent pendant quelques mois, puis ralentissent, se bloquent ou deviennent pratiquement inutilisables.

Ce phénomène porte désormais un nom. L’entrepreneur congolais du numérique Matondo Nsumbu l’a résumé par une expression aussi simple que révélatrice : les « mafias anti-numériques ». Ce terme ne désigne pas une organisation officiellement identifiée. Il décrit plutôt un système de résistance qui semble s’opposer à toute réforme capable de rendre l’administration plus transparente, plus rapide et plus traçable.
Chaque fois qu’un service public devient entièrement numérique, plusieurs pratiques disparaissent automatiquement.
Autrement dit, la numérisation retire une grande partie des marges de manœuvre qui permettent la corruption quotidienne, les paiements informels et certaines formes de détournement de recettes publiques. C’est précisément pour cette raison que la digitalisation rencontre autant de résistances. Les véritables adversaires du numérique ne sont pas les ordinateurs défectueux ou le manque d’Internet. Ce sont les intérêts économiques construits autour de l’opacité administrative.
Le schéma semble presque toujours identique.
Pendant ce temps, les personnes qui se présentent physiquement dans certains bureaux, souvent avec l’appui d’intermédiaires, obtiennent leurs documents en quelques jours seulement. Le message implicite devient évident : le système numérique existe, mais la véritable voie reste le circuit parallèle. Cette situation décourage naturellement les citoyens d’utiliser les plateformes digitales.
Le système de demande des plaques d’immatriculation illustre parfaitement cette contradiction. Plusieurs usagers rapportent que leurs dossiers restent bloqués pendant de longues périodes après un dépôt en ligne.
L’un d’eux témoigne :
« J’ai introduit ma demande le 17 mai. Plus d’un mois après, mon dossier est toujours affiché « en cours de traitement ». Pourtant, certaines personnes qui se rendent directement dans les bureaux obtiennent leurs plaques en moins d’une semaine. »
Si de telles situations deviennent récurrentes, elles posent une question fondamentale.
La numérisation ne combat pas seulement la corruption.
Pour certains intérêts privés, cette évolution représente une menace.
L’expérience récente de l’ARSP montre pourtant qu’une autre voie est possible. Les nouvelles autorités ont rapidement remis en ligne le processus d’obtention et de renouvellement des attestations d’enregistrement des entreprises de sous-traitance. Cette décision ne constitue pas simplement une amélioration technique. Elle traduit une volonté politique de limiter les contacts physiques inutiles, de réduire les possibilités d’interventions discrétionnaires et d’améliorer la transparence.
Il existe heureusement des contre-exemples encourageants.
Depuis plusieurs mois, la procédure d’obtention du passeport fonctionne largement grâce à une chaîne numérique intégrée. De l’enregistrement au paiement, chaque étape est suivie électroniquement.
Ce modèle démontre qu’une digitalisation complète est possible lorsque la volonté politique est constante et que le système n’est pas capturé par des intérêts particuliers.
Le paradoxe est frappant.
Pourtant, certaines administrations continuent de fonctionner selon une logique essentiellement manuelle. Lorsque le numérique ne produit plus les mêmes revenus informels que les anciennes procédures, il finit parfois par être volontairement ralenti. La technologie devient alors un simple décor.
On parle souvent du manque de financement, des infrastructures insuffisantes ou du déficit énergétique pour expliquer les retards de développement. Ces défis sont réels. Mais un autre obstacle est rarement évoqué : la résistance organisée à la transparence. Les « mafias anti-numériques » ne combattent pas les ordinateurs.
Elles combattent ce que représente le numérique : la traçabilité, la transparence, l’égalité d’accès aux services publics et la réduction des espaces de corruption. Tant que ces réseaux continueront à neutraliser les réformes de l’intérieur, chaque nouvelle plateforme risque de suivre le même destin : beaucoup d’annonces, quelques mois de fonctionnement, puis un retour progressif aux anciennes pratiques.
La transformation numérique de la RDC ne dépend donc plus uniquement des technologies. Elle dépend désormais de la capacité de l’État à protéger ses réformes contre ceux qui vivent encore de l’opacité administrative. Car le véritable combat n’est plus informatique ; il est avant tout politique, institutionnel et éthique.
Tribune Libre





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