Manono, entre AVZ, Zijin et KoBold, 20 millions USD ravivent la guerre d’influence sur le lithium congolais

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Suzhou CATH Energy Technologies a versé 20 millions de dollars à l’australien AVZ Minerals, conformément à un accord signé en janvier 2025. Ce financement vise à soutenir AVZ dans sa bataille judiciaire autour du contrôle du projet de lithium de Manono, à l’arrêt depuis 2022.

Derrière cette injection de cash, l’enjeu est simple. Dans les mines, l’argent suit la visibilité. Or, à Manono, la visibilité se joue devant les tribunaux et dans les accords entre partenaires, plus que sur le terrain.

Un bras de fer qui fait grimper le “prix” du risque

Suzhou CATH Energy Technologies

Le versement de CATH n’est pas présenté comme un chèque “gratuit”. Il s’accompagne d’avantages conditionnés à une issue favorable pour AVZ. En clair, si AVZ récupère le contrôle du projet, CATH se place en première ligne pour capter la valeur économique du lithium.

Deux clauses résument cette logique.

D’abord, CATH aurait le droit exclusif d’acheter 100 % de la production de lithium pendant cinq ans, ou jusqu’au remboursement des avances. C’est une mécanique fréquente dans le secteur : l’investisseur avance des fonds, puis se rembourse via la production. Pour le projet, cela peut sécuriser une sortie commerciale. Pour les autres acheteurs, cela ferme la porte pendant une période donnée.

Ensuite, CATH obtiendrait une option pour acheter une participation indirecte de 30,5 % dans le projet. Une option, ce n’est pas une prise de participation immédiate. C’est un droit d’entrer au capital plus tard, si les conditions deviennent favorables.

Ce montage dit une chose : même paralysé, Manono reste perçu comme un actif à fort potentiel. Mais il dit aussi l’inverse. Plus le risque juridique est élevé, plus l’argent qui arrive exige des garanties et des droits. Dans le langage de la finance, on parle de “prime de risque” : quand l’incertitude monte, le coût du financement augmente et les conditions se durcissent.

Ce point est central pour un lecteur non spécialiste. Un gisement peut être très prometteur, mais s’il est contesté, il devient plus cher à financer. Et un projet plus cher à financer met plus de temps à se développer, car chaque acteur cherche d’abord à se protéger.

Le cas de Manono s’inscrit dans une bataille d’influence. L’entreprise publique congolaise Cominière, initialement partenaire d’AVZ, a rompu leur coentreprise. Elle s’est alliée en 2023 avec le géant minier chinois Zijin Mining. Dans le même temps, la start-up américaine KoBold Metals a montré son intérêt.

En mai 2025, KoBold a signé un accord-cadre avec AVZ, visant à compenser l’australien pour son retrait. KoBold a ensuite signé un autre accord-cadre directement avec le gouvernement congolais. Problème : les détails de cet accord avec Kinshasa n’ont pas été rendus publics, ce qui entretient l’incertitude sur le schéma final du projet.

Zijin Mining, de son côté, a annoncé une production pour 2026. Mais les avancées concrètes sont peu documentées dans les informations disponibles. Dans l’industrie minière, l’écart entre une annonce et une mise en production est souvent large : il faut des études, des autorisations, des infrastructures, des usines et une chaîne logistique.

Pour AVZ, l’équation se complique encore sur un autre terrain, celui de la confiance des investisseurs. En novembre 2025, le régulateur boursier australien, l’ASIC, a poursuivi l’entreprise pour défaut d’information des investisseurs. Pour une société cotée, ce type de procédure compte beaucoup, car la capacité à lever des fonds dépend aussi de la transparence et du respect des obligations de marché.

Dans ce contexte, la question n’est pas seulement “qui détient Manono ?”. C’est aussi “qui peut financer Manono, à quel prix, et avec quelles contraintes ?”. Dans un projet minier, le financement est un levier de pouvoir. Celui qui apporte la liquidité obtient souvent des droits commerciaux, des options au capital, ou un rôle dans la gouvernance.

La position du gouvernement congolais reste un facteur déterminant, mais difficile à lire. Kinshasa a renforcé sa coopération minière avec les États-Unis, illustrée par un accord de décembre 2025 visant à identifier des projets éligibles aux investissements américains. C’est un signal de politique économique : attirer des capitaux, diversifier les partenaires, sécuriser des projets liés aux minerais stratégiques.

Mais une clause pèse sur Manono. L’accord mentionne des limites, notamment l’exclusion des projets qui contreviennent à des obligations juridiques internationales. Dit autrement : tant que des litiges internationaux restent ouverts, un projet peut devenir difficile à “valider” pour certains financements, surtout quand le dossier touche à des droits miniers contestés.

Cette contrainte ressemble à une règle de prudence financière. Les bailleurs, les fonds et certains partenaires industriels évitent d’entrer sur un actif litigieux, car le risque est double : perdre l’investissement, ou se retrouver entraîné dans des procédures longues. Résultat : même si le lithium attire, l’incertitude retarde les décisions.

Dans ce paysage, AVZ laisse entendre une possible évolution de stratégie. L’entreprise dit rechercher une « solution commerciale pour ses actionnaires ». La formule est importante : elle n’affirme pas que la société veut rester l’opérateur principal. Elle ouvre la porte à un scénario de négociation, avec des compensations financières, une cession de droits, ou un accord de sortie.

Si cette option prend forme, le dossier pourrait se déplacer du terrain judiciaire vers le terrain des transactions. Ce serait un changement de logique : transformer un conflit de propriété en discussion sur la valeur des droits détenus, et sur le montant à payer pour solder le différend.

Pour la RDC, l’enjeu dépasse les entreprises. Un projet bloqué depuis 2022, disputé entre partenaires et entouré d’accords peu détaillés, envoie un signal aux investisseurs sur la sécurité juridique et la capacité à stabiliser les grands projets. Tant que ces points ne sont pas clarifiés, le lithium de Manono reste une promesse, plus qu’une production.

— Peter MOYI

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