Plus de 90 pour cent du raffinage des minerais stratégiques se fait aujourd’hui dans un petit nombre de pays, essentiellement en Chine. Cette concentration crée un risque pour les chaînes d’approvisionnement mondiales, pour l’énergie, pour l’industrie et pour la défense. Le Royaume Uni veut réduire cette dépendance en nouant une alliance structurée avec l’Afrique et les pays du Golfe, en combinant finance, normes de transparence et projets industriels intégrés.
Diversifier les flux, partager la transformation et maîtriser le risque

Les minerais critiques comme le cobalt, le lithium ou le cuivre se retrouvent au cœur des batteries de véhicules électriques, des réseaux électriques, de certains équipements militaires et de nombreux appareils du quotidien. Quand plus de neuf unités sur dix sont raffinées dans quelques États, un choc politique, un conflit ou une décision unilatérale peut immédiatement créer des tensions de prix, des ruptures de stock et des pressions sur les balances de paiement des pays importateurs.
Le Royaume Uni n’a pas les plus grands gisements, mais il dispose d’atouts financiers et réglementaires. La City concentre banques, assureurs et fonds capables de structurer des contrats d’achat à long terme en devises fortes, d’assurer les projets miniers contre le risque pays et de mettre en place des mécanismes de partage du risque pour les investisseurs. Le pays met aussi en avant des standards stricts en environnement, social et gouvernance, ce qui pèse de plus en plus dans l’accès au financement.
Dans ce schéma, trois pôles se complètent, l’Afrique qui détient une part importante des réserves mondiales de cobalt, de cuivre et d’autres métaux, le Royaume Uni et l’Europe qui apportent technologie, finance et encadrement réglementaire, les pays du Golfe qui mobilisent leurs fonds souverains et leur capacité à construire rapidement des infrastructures industrielles. L’idée est simple, déplacer une partie de la transformation au plus près des mines, puis répartir les étapes plus avancées de la chaîne de valeur entre le Golfe, le Royaume Uni et l’Europe.
Concrètement, une part du cuivre et du cobalt pourrait être raffinée sur le continent africain, limitant les exportations de minerais bruts, ce qui augmente la valeur ajoutée locale et les recettes fiscales. Des usines dans le Golfe produiraient des matériaux pour cathodes, anodes et autres composants. Le Royaume Uni et l’Europe se concentreraient sur l’assemblage des batteries, l’intégration dans l’automobile ou les équipements de défense, ainsi que sur le contrôle du respect des normes ESG. Pour les pays africains, cela signifie plus d’emplois, davantage de compétences industrielles et une meilleure capacité à négocier les prix dans la durée.
Londres inscrit cette approche dans son projet de « Battery Britain », une économie capable de produire sur son sol une part importante des batteries dont elle a besoin et de réduire sa vulnérabilité face aux tensions géopolitiques. Les pays riches en minerais comme la République démocratique du Congo occupent une position centrale dans cette vision, avec un potentiel important pour peser sur les flux mondiaux et les termes de l’échange, à condition d’obtenir des contrats mieux équilibrés et de sécuriser les zones de production.
Le vendredi 20 novembre, le gouvernement britannique a rendu publique sa stratégie sur les minerais critiques. Le texte fixe plusieurs priorités, diminuer la dépendance vis à vis de tout fournisseur unique, développer la production locale, soutenir les filières de recyclage, encourager des chaînes d’approvisionnement jugées responsables. L’accent mis sur le recyclage répond à une logique de long terme, réduire la pression sur les gisements, limiter le déficit commercial lié aux importations de minerais et atténuer la volatilité des prix sur les marchés internationaux.
Cette orientation s’accompagne d’accords de recherche et de coopération technologique avec des pays africains, pour développer des unités de transformation locale et des technologies propres. La London Metal Exchange travaille sur des standards de marché, tandis que Buenassa défend une stratégie de stockpiles de minerais raffinés de qualité LME Grade, qui associe affirmation de la souveraineté sur les ressources, traçabilité stricte et ouverture à des partenaires internationaux. Ce type de stock stratégique, bien calibré, peut servir d’outil macroéconomique, lisser les prix, sécuriser des contrats d’exportation et rassurer les acheteurs sur la qualité du produit.
La deuxième édition du Critical Mineral Initiative, portée par MENAF et Missang avec le Critical Mineral Africa Group, a permis d’illustrer cette approche. Parmi les intervenants figuraient Sir Liam Fox, ancien secrétaire à la Défense, Hugo Brodie, responsable des ressources naturelles à la London Metal Exchange, Vomish Shah, en charge de l’origination mondiale à UK Export Finance, Peter Handley, diplomate impliqué dans la position européenne au sein du Mineral Security Partnership, mais aussi Popol Mabolia, directeur général du Cadastre minier de la RDC, la haut commissaire de Zambie Che Che Mazoka, ainsi que d’autres diplomates, chercheurs et acteurs privés. Deux orateurs annoncés, Nosh Law et Calvin Bailey, étaient absents, ce qui n’a pas empêché des débats soutenus sur la gouvernance des chaînes de valeur.
Ce type de plateforme ouvre des perspectives pour les entreprises britanniques, ingénierie, énergie, mobilité, sécurité, technologie. Il facilite le montage de gigafactories dédiées aux batteries, la mise en place de systèmes de traçabilité numérique du minerai, depuis le site d’extraction jusqu’au produit fini, et le développement de capacités locales de production de composants sensibles. Pour les États africains, l’enjeu financier est double, augmenter la part de valeur captée sur chaque tonne exportée, réduire la dépendance aux revenus issus d’exportations brutes soumises à de fortes variations de prix.
Les fonds souverains africains sont appelés à jouer un rôle croissant dans cette architecture. En entrant au capital de gigafactories, de centres de recherche ou de programmes universitaires sur la chimie des batteries et le traitement des métaux, ces véhicules d’investissement permettent aux pays producteurs de devenir copropriétaires des outils industriels qui transforment leurs minerais. Cela change la nature des flux financiers, en ajoutant des dividendes, des royalties et des plus values d’actifs aux seuls revenus d’exportation.
Le projet Buenassa, conduit par l’équipe congolaise de Missang, est souvent cité comme exemple de cette nouvelle génération de partenariats, ressources congolaises, exigence de transparence, accent mis sur la transformation locale, stockpiles raffinés reconnus par la London Metal Exchange, recherche de partenaires stratégiques. L’idée, construire une filière complète qui respecte les intérêts du pays producteur tout en restant attractive pour les capitaux internationaux.
Reste une condition lourde, la sécurité sur le terrain. En République démocratique du Congo, surtout à l’Est, l’instabilité pèse directement sur les coûts de production, les primes de risque exigées par les investisseurs et la capacité des autorités à planifier. Des sites comme les mines de Rubaya ne peuvent fonctionner pleinement sans un accord de paix solide et durable. Sans stabilité, les stratégies les mieux écrites restent théoriques et les flux financiers se détournent vers des juridictions jugées plus sûres.
Au terme des échanges, une ligne claire se dessine, l’alliance entre le Royaume Uni, l’Afrique et les pays du Golfe ne pourra peser dans la transition énergétique mondiale que si trois conditions sont respectées, transparence sur les contrats et les flux, partage réel de la valeur entre les partenaires, amélioration concrète de la sécurité dans les zones minières. C’est à cette condition que les minerais critiques pourront soutenir à la fois la transition énergétique et le développement des économies qui les produisent.
M. KOSI


