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Vivres de fin d’année : un budget de 135 milliards CDF pour l’appareil d’État, dans un pays où les prix bondissent de 15 à 35 %

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L’État congolais a dégagé 135,004 milliards de francs congolais pour acheter des vivres de fin d’année réservés aux membres des institutions. Pendant ce temps, les prix des denrées augmentent et de nombreux ménages n’arrivent plus à remplir le panier quotidien. Des associations de consommateurs dénoncent un système fermé qui se protège lui-même.

Un budget de fêtes loin des réalités des ménages

Des documents internes consultés par Lepoint.cd détaillent une opération pilotée depuis la Primature. Le vice-Premier ministre du Budget, Adolphe Muzito, a d’abord demandé au Trésor public 128,8 milliards CDF pour financer les vivres de fin d’année 2025. La Première ministre Judith Suminwa Tuluka a ensuite validé une enveloppe finale de 135,004 milliards CDF, en invoquant la dépréciation du franc congolais entre septembre et novembre 2025.

Sur le papier, l’opération reste présentée comme une simple révision technique. Dans les faits, elle finance des paniers alimentaires réservés aux membres du gouvernement, aux forces de défense et de sécurité, aux cabinets, aux juridictions et à plusieurs services rattachés à la Présidence et à la Primature. La population, elle, ne figure nulle part dans les tableaux.

Les associations de consommateurs s’interrogent aussi sur le bénéficiaire principal du marché. Une source interne affirme que l’approvisionnement en vivres a été confié à Ibrahim de SOCIMEX, un commerçant bien connu à Kinshasa, décrit comme proche des autorités de l’État. Cette proximité nourrit les soupçons de favoritisme, d’autant que les documents ne montrent ni appel d’offres publié ni liste de fournisseurs mis en concurrence.

Le circuit administratif, lui, semble bien rodé : le Budget formule la demande, la Primature réajuste le montant, les cellules des marchés publics suivent la procédure, puis les institutions reçoivent les vivres. Tout paraît « en ordre » dans les lettres officielles. Mais l’absence de transparence sur les prestataires, les prix unitaires et les critères de choix ferme la porte à tout contrôle citoyen.

Les tableaux signés par la Première ministre donnent une image claire de la répartition des 135 milliards CDF. Trois blocs absorbent l’essentiel de l’enveloppe. Les Forces armées (FARDC) reçoivent 39,27 milliards CDF. La Police nationale bénéficie de 36,58 milliards CDF. Les membres des institutions et des ministères obtiennent 32,77 milliards CDF. À eux seuls, ces trois postes concentrent plus de 108 milliards CDF, soit environ 80 % du budget prévu.

D’autres lignes complètent la liste. La Primature se voit attribuer 5,65 milliards CDF. L’Inspection générale des finances (IGF) figure pour 605,8 millions CDF. La Cour des comptes reçoit 577,9 millions CDF. Les parquets bénéficient chacun de montants qui vont d’environ 577 millions à 738 millions CDF selon la juridiction. La Présidence et ses services rattachés apparaissent aussi, avec par exemple 1,16 milliard CDF pour la Maison civile du Chef de l’État. La Haute Cour militaire bénéficie d’environ 889,5 millions CDF et l’Auditorat militaire de 967,4 millions CDF.

Une partie de l’enveloppe couvre la logistique. Les rubriques « manutention et distribution » atteignent 1,27 milliard CDF. Une « commission de supervision » reçoit 825 millions CDF. Le coût de contrôle et de transport pèse donc lui aussi sur les finances publiques, sans qu’un rapport d’évaluation ne vienne démontrer l’efficacité du dispositif.

Ce choix budgétaire intervient dans un contexte économique difficile. Selon l’INSEED, les prix de plusieurs produits de base ont augmenté de 15 % à 35 %. Les salaires n’ont pas suivi la même trajectoire. De nombreux foyers réduisent les portions, renoncent à certains aliments ou s’endettent pour tenir jusqu’à la fin du mois. Dans ce climat, voir l’État financer des paniers de fêtes pour ses propres structures crée un profond malaise.

Un responsable d’une association de consommateurs résume ce sentiment :
« Le pays souffre d’une contraction de l’activité, les familles serrent la ceinture, mais l’État s’offre des vivres de fin d’année. Beaucoup de gens ne comprennent plus à qui sert le budget public. »

Le nom de SOCIMEX devient alors un point de tension. Cette société joue un rôle central dans le commerce d’importation en RDC. Son implication dans un marché de cette taille, combinée à la proximité supposée de son dirigeant avec le sommet de l’État, alimente les critiques. Les mouvements de consommateurs demandent la publication du contrat, la liste des sociétés consultées, une justification détaillée du choix de SOCIMEX et une expertise indépendante sur les prix pratiqués. Sans ces éléments, le doute persiste sur le caractère réellement concurrentiel de l’opération.

Les organisations actives dans la défense des droits des consommateurs ne se contentent pas de dénoncer. Elles formulent des demandes concrètes aux autorités. Elles souhaitent la suspension de l’exécution du marché tant que le contrat et ses annexes ne sont pas rendus publics. Elles appellent à une enquête sur les conditions d’attribution. Elles plaident pour l’instauration d’une obligation de transparence pour tout marché public au-dessus de 20 milliards CDF. Elles encouragent aussi la création d’un fonds alimentaire national destiné aux ménages vulnérables, financé au moins en partie par les mêmes ressources qui servent aujourd’hui à approvisionner les institutions.

Au-delà des procédures, ce dossier met en lumière une fracture grandissante entre les institutions et les citoyens. D’un côté, l’État se garantit des vivres de fêtes pour l’ensemble de son appareil. De l’autre, une population qui se bat pour payer l’école, le loyer et la nourriture voit passer ces chiffres sans en ressentir le moindre effet positif.

Une question reste donc au centre du débat public, un gouvernement peut-il justifier une dépense de 135 milliards CDF pour ses propres structures alors que beaucoup de Congolaises et de Congolais se demandent comment ils vont nourrir leur famille pour les mêmes fêtes de fin d’année ?

— M. KOSI

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