La RDC a importé officiellement plus de 141 millions USD de produits médicinaux et pharmaceutiques en 2024. Mais la valeur réelle du marché dépasse probablement ce chiffre si l’on intègre les achats privés, les dons, les programmes internationaux, les circuits parallèles et les ventes de détail. Dans un pays de plus de 100 millions d’habitants, le médicament est devenu un secteur économique stratégique que l’État ne peut plus laisser évoluer dans l’opacité.
Le médicament n’est pas un produit comme les autres. Il soigne, sauve, rassure, mais peut aussi tuer lorsqu’il est falsifié, mal conservé, sous-dosé ou vendu sans contrôle. En République démocratique du Congo, il représente aussi un marché économique majeur, alimenté par les importations, les grossistes, les pharmacies, les dépôts, les hôpitaux, les ONG, les programmes internationaux et les circuits informels.
La vraie question n’est donc pas seulement de savoir qui vend les médicaments. La vraie question est plus profonde : qui contrôle réellement un marché pharmaceutique qui représente plusieurs centaines de millions de dollars chaque année en RDC ?
Officiellement, les importations congolaises de produits médicinaux et pharmaceutiques ont atteint environ 141 millions USD en 2024, contre près de 151 millions USD en 2023. Ces chiffres donnent une base utile, mais ils ne reflètent pas toute la réalité du marché. Ils ne couvrent pas parfaitement les achats financés par certains partenaires, les dons, les circuits non déclarés, les marges de distribution, les ventes au détail ni les produits qui échappent à la traçabilité.
C’est précisément là que se trouve le problème. La RDC dispose d’un marché vital, rentable et sensible, mais elle ne publie pas encore une cartographie complète et régulièrement actualisée de ce secteur. On sait que le médicament se vend. On sait que les importations sont importantes. On sait que les ménages paient une grande partie de leurs soins de leur poche. Mais l’État doit pouvoir dire clairement combien vaut le marché, qui importe quoi, à quel prix, par quel circuit, avec quel contrôle qualité et avec quelles recettes publiques.
Un marché mondial colossal, une Afrique encore dépendante
Le marché pharmaceutique mondial pèse lourd dans l’économie internationale. Selon IQVIA, les dépenses mondiales en médicaments devraient atteindre environ 2 600 milliards USD d’ici 2030. À cette échelle, le médicament n’est pas seulement un sujet sanitaire. C’est une industrie stratégique, avec ses brevets, ses usines, ses laboratoires, ses chaînes logistiques, ses marges, ses rapports de force et ses agences de régulation.
L’Afrique reste pourtant dépendante. La CNUCED estime que plus de 70 % des médicaments consommés sur le continent sont importés. Dans plusieurs pays, cette dépendance dépasse les 90 %. Cela signifie que la santé africaine dépend encore largement d’usines situées ailleurs, de principes actifs produits ailleurs, de décisions commerciales prises ailleurs et de chaînes logistiques vulnérables aux crises mondiales.
Pour la RDC, cette dépendance est dangereuse. Le pays possède un marché immense, porté par une population nombreuse, des besoins sanitaires élevés, une urbanisation rapide, une forte présence du secteur privé et des maladies à forte demande de traitement comme le paludisme, les infections, les maladies chroniques, les urgences maternelles et les pathologies liées à la pauvreté.
Mais ce marché reste largement structuré autour de l’importation. Chaque boîte importée représente une sortie de devises. Chaque médicament fabriqué ailleurs représente une valeur ajoutée créée à l’extérieur. Chaque rupture internationale peut devenir une rupture locale. Chaque faiblesse de contrôle peut ouvrir la porte à des produits dangereux. Le sujet dépasse donc la santé. Il touche à la balance commerciale, aux recettes fiscales, à l’emploi industriel, à la souveraineté économique et à la sécurité nationale.
La RDC exporte des minerais stratégiques pour l’industrie mondiale, mais importe encore une grande partie des médicaments consommés par sa population. Ce paradoxe devrait interpeller les autorités économiques autant que les autorités sanitaires. L’autre risque majeur concerne la qualité. L’Organisation mondiale de la santé estime qu’au moins 1 médicament sur 10 dans les pays à revenu faible ou intermédiaire est de qualité inférieure ou falsifié. Elle évalue aussi à 30,5 milliards USD par an les dépenses consacrées par ces pays à des produits médicaux de mauvaise qualité ou falsifiés.
Dans un pays comme la RDC, ce risque est amplifié par la taille du territoire, la porosité de certaines frontières, l’existence de circuits informels, l’insuffisance des contrôles en province et les difficultés de conservation liées à l’électricité, à la chaleur, à l’humidité et au transport. Un faux médicament n’est pas seulement une fraude commerciale. C’est une menace directe pour la vie. Un antipaludique sous-dosé peut ne pas guérir. Un antibiotique de mauvaise qualité peut favoriser la résistance aux traitements. Une insuline mal conservée peut perdre son efficacité. Un injectable contaminé peut provoquer des complications graves.
La qualité du médicament doit donc devenir une priorité économique et sanitaire. Si le marché est mal contrôlé, les patients paient deux fois : d’abord avec leur argent, ensuite avec leur santé. La question des prix est tout aussi centrale. Dans une chaîne dominée par l’importation, le prix final dépend de plusieurs éléments : coût d’achat à l’étranger, fret, assurance, taux de change, frais portuaires, taxes, marge de l’importateur, marge du grossiste, marge de la pharmacie, coût du stockage, rareté du produit et parfois spéculation.
Si cette chaîne n’est pas transparente, le malade devient le dernier payeur d’un système qu’il ne comprend pas. Le même médicament peut coûter beaucoup plus cher d’un quartier à un autre, d’une ville à une autre ou d’une pharmacie à une autre. Dans un pays où beaucoup de ménages paient encore directement les soins, cette instabilité des prix devient une barrière à l’accès aux traitements. L’État ne doit pas forcément fixer tous les prix. Mais il doit au minimum connaître les prix de référence, surveiller les marges sur les médicaments essentiels, contrôler les hausses abusives, publier les produits autorisés et sanctionner les circuits frauduleux.
C’est ici que l’Agence Nationale du Médicament, ANAMED, devient centrale. Sa mission ne peut pas se limiter à délivrer des autorisations administratives. Elle doit devenir l’instrument principal de reprise en main du marché pharmaceutique congolais. L’ANAMED doit pouvoir enregistrer chaque médicament, identifier chaque importateur, inspecter les entrepôts, contrôler les lots, vérifier les conditions de conservation, publier les médicaments autorisés, retirer rapidement les produits dangereux, surveiller les effets indésirables, suivre les ruptures, alerter le public et appuyer la lutte contre les médicaments falsifiés.
Elle doit aussi disposer d’un laboratoire national de référence capable de vérifier la qualité des produits. Sans laboratoire fort, la régulation reste fragile. Un médicament ne se contrôle pas uniquement par dossier. Il doit être testé, suivi, comparé, rappelé si nécessaire et retiré du marché lorsqu’il présente un risque. L’ANAMED devrait également publier un rapport annuel détaillé sur le marché pharmaceutique congolais : nombre de produits enregistrés, importateurs agréés, inspections réalisées, lots contrôlés, produits retirés, ruptures constatées, sanctions prises, alertes émises et valeur estimée du marché. Cette transparence permettrait aux citoyens, aux professionnels de santé, aux investisseurs et aux décideurs de mieux comprendre un secteur encore trop opaque.
Le contrôle économique est tout aussi important. La RDC doit savoir combien ce marché rapporte à l’État. Combien de droits, taxes, frais d’enregistrement et impôts sont collectés ? Combien échappe au fisc à travers les circuits non déclarés ? Combien de produits entrent sans contrôle complet ? Combien de pharmacies ou dépôts opèrent sans conformité réelle ?
Un secteur qui pèse probablement plusieurs centaines de millions USD ne peut pas rester dans une zone grise. Il doit contribuer aux recettes publiques, sans rendre les médicaments essentiels inaccessibles. Cela exige une fiscalité intelligente : alléger les produits vitaux, taxer correctement les produits commerciaux, lutter contre la fraude et encourager la production locale conforme aux normes.
Car le vrai enjeu est aussi industriel. La RDC ne pourra pas contrôler durablement son marché pharmaceutique si elle importe presque tout. Le pays ne peut pas fabriquer tous les médicaments, mais il peut commencer par les segments essentiels : médicaments génériques de base, solutions de perfusion, antiseptiques, consommables médicaux, emballages pharmaceutiques, certains produits hospitaliers et, progressivement, des formulations plus complexes.
Cette ambition exige de l’énergie stable, de l’eau de qualité, des pharmaciens industriels, des ingénieurs, des laboratoires de contrôle, des normes strictes, des financements adaptés et des marchés publics prévisibles. Produire localement ne doit pas signifier produire moins bien. La production nationale doit être encouragée seulement lorsqu’elle respecte les bonnes pratiques de fabrication et les exigences de qualité.
Le médicament peut devenir un secteur industriel créateur d’emplois qualifiés. Il peut réduire les sorties de devises, renforcer la sécurité sanitaire, soutenir la Couverture Santé Universelle et développer une chaîne de valeur nationale. Mais cela suppose un État stratège, pas un État spectateur.
La présence d’opérateurs étrangers ou expatriés dans le secteur n’est pas en soi le problème. Un investisseur étranger qui respecte les règles, paie les taxes, accepte les inspections, garantit la qualité et contribue au transfert de compétences peut avoir sa place. Le vrai problème est ailleurs : lorsque le marché est contrôlé par des intermédiaires puissants, des circuits opaques, des importations peu tracées et une régulation faible, l’intérêt public recule.
Dans un tel système, ce ne sont plus les institutions qui fixent les règles. Ce sont les acteurs qui contrôlent les flux, les stocks, les prix, les réseaux de distribution et l’accès aux produits. C’est ce déséquilibre que la RDC doit corriger. Le médicament ne peut plus être traité comme une simple marchandise. Il doit être considéré comme un secteur stratégique, au même titre que l’énergie, les mines, l’agriculture, les télécommunications ou les infrastructures.
Reprendre le contrôle du marché pharmaceutique ne veut pas dire fermer le pays. Cela signifie organiser le secteur, formaliser les acteurs, tracer les produits, protéger les patients, sécuriser les recettes, encourager l’industrie locale et donner à l’ANAMED les moyens d’exercer une véritable autorité.
La RDC doit désormais répondre à une question simple : veut-elle rester un marché de consommation pharmaceutique contrôlé par l’importation, ou veut-elle devenir un pays capable de réguler, produire, vérifier et sécuriser une partie de ses médicaments ?
La réponse déterminera une partie de sa souveraineté sanitaire et économique. Un pays qui ne contrôle pas les médicaments consommés par sa population ne contrôle pas totalement son système de santé. Et un pays qui ne contrôle pas son système de santé reste dépendant, même lorsqu’il possède des minerais, des terres, de l’eau, des forêts et plus de 100 millions d’habitants.
La création et la montée en puissance de l’ANAMED offrent une occasion de reprendre la main. Mais cette occasion ne produira des résultats que si l’agence dispose de moyens techniques, scientifiques, numériques, juridiques et financiers à la hauteur du marché qu’elle doit encadrer. Car derrière chaque boîte de médicament vendue en RDC, il y a trois questions : qui l’a autorisée, qui l’a contrôlée et qui en tire réellement profit ?
— M. KOSI









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