Onze heures de navigation entre Boende et Bokungu pour un trajet qui devrait être bien plus rapide. Ce constat illustre les difficultés logistiques qui continuent d’isoler une grande partie de la province de la Tshuapa. Au-delà des routes dégradées, c’est toute une économie agricole et forestière qui peine à retrouver son dynamisme faute d’infrastructures de transport adaptées.
Le trajet entre Boende et Bokungu met en lumière l’un des principaux freins au développement économique de la cuvette centrale congolaise : le coût élevé du transport. Malgré le recours à un canot rapide, près de 11 heures ont été nécessaires pour rejoindre Bokungu, en raison d’ennuis mécaniques, des ravitaillements en carburant et surtout de la dégradation des infrastructures de transport.
L’état de la Route nationale n°8 (RN8) continue notamment de limiter les déplacements terrestres, tandis que la navigation fluviale ne permet plus d’assurer une desserte régulière comparable à celle qui existait autrefois. Cette situation se traduit par une baisse du trafic et un isolement progressif de plusieurs territoires de la province.
Un potentiel économique freiné par les difficultés logistiques
Bokungu, à l’image de Boende, Monkoto, Befale ou encore Ikela, dispose pourtant d’importants atouts agricoles et forestiers. Ces territoires produisaient autrefois du café robusta, du cacao, de l’huile de palme, du manioc, du maïs ainsi que divers produits forestiers destinés aux marchés de Mbandaka, Kinshasa et d’autres centres de consommation. Cette dynamique commerciale s’est progressivement affaiblie sous l’effet de plusieurs facteurs : dégradation des routes, recul de la navigation régulière, disparition de nombreux ports secondaires, hausse du coût du carburant et abandon d’une partie des plantations après la zaïrianisation.
Le résultat est une déconnexion progressive entre les bassins de production et les marchés.
Le principal obstacle reste le coût du kilomètre
Selon les observations réalisées sur le terrain, la priorité n’est plus seulement d’augmenter la production agricole. Elle consiste d’abord à réduire le coût du transport. Dans plusieurs territoires enclavés de la cuvette centrale, le coût du transport rapporté à la valeur des marchandises figure parmi les plus élevés du continent. Les estimations avancées indiquent que le coût de la tonne-kilomètre peut être cinq à dix fois supérieur à celui observé dans de nombreuses autres régions africaines.
Cette situation réduit fortement la rentabilité des activités agricoles. Les producteurs doivent supporter simultanément la dégradation des routes de desserte agricole, une desserte fluviale insuffisante, plusieurs ruptures de charge, un carburant coûteux ainsi que différents prélèvements informels tout au long de la chaîne logistique. Dans ces conditions, même des productions abondantes peinent à être compétitives une fois acheminées vers les grands marchés.
Reconnecter les territoires aux marchés
Le défi est donc moins agricole que logistique. Les terres restent disponibles, les ressources naturelles demeurent importantes et les populations continuent de produire. Ce qui manque, c’est une infrastructure capable de relier efficacement les zones de production aux centres de consommation.
Pour les économistes, chaque réduction du coût du transport se traduit directement par une amélioration du revenu des producteurs, une baisse des prix pour les consommateurs et une augmentation des échanges commerciaux. À l’inverse, une logistique défaillante agit comme une taxe invisible sur toute l’économie locale. La relance économique de la Tshuapa passera ainsi par la réhabilitation de la RN8, le développement des infrastructures portuaires, la modernisation de la navigation fluviale et l’amélioration de la desserte des routes agricoles.
Au cours de cette mission, un autre constat est apparu : malgré l’isolement géographique, la connectivité Internet est restée disponible grâce au réseau satellitaire Starlink. Cette expérience montre que les progrès technologiques peuvent réduire certaines formes d’enclavement. Mais si la fracture numérique commence à reculer, la fracture logistique demeure l’un des principaux obstacles au développement économique de la cuvette centrale. Tant que le coût du transport restera aussi élevé, le potentiel agricole et forestier de ces territoires continuera de produire bien en dessous de ses capacités.
— M. KOSI









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