Le Couloir Vert Kivu-Kinshasa est sans doute l’un des projets les plus ambitieux jamais portés par la RDC dans le domaine climatique, forestier et économique. Avec ses 544 270 km², il ne s’agit pas seulement d’une aire protégée. Il s’agit d’un choix politique : faire des forêts, des tourbières, de l’agriculture durable, de l’énergie propre et des communautés locales les piliers d’un nouveau modèle de développement.
Mais un projet de cette taille ne peut pas réussir avec un discours écologique d’un côté et une logique extractive de l’autre. C’est là que se situe le cœur du problème. La RDC veut se présenter comme « pays solution », mais elle doit encore prouver qu’elle peut aligner ses décisions publiques sur cette ambition. Car un pays ne devient pas une solution climatique par les slogans. Il le devient par la cohérence de ses lois, de ses cartes, de ses titres fonciers, de ses concessions et de ses investissements.
L’idée du Couloir Vert s’inscrit dans une histoire longue. Elle part du modèle des Virunga, créé en 1925, puis de l’Alliance Virunga, lancée en 2013 autour de l’énergie, de l’agriculture et de l’emploi. Cette expérience a montré une chose importante : la conservation ne peut pas être imposée contre les populations. Elle doit produire de l’électricité, des revenus, des emplois, des routes, des cultures rentables et des services. Autrement, elle devient une contrainte de plus pour des communautés déjà fragilisées.
C’est pourquoi le statut d’aire protégée à vocation de réserve communautaire, introduit par la loi n°24/020 et consacré par le décret n°25/04 du 15 janvier 2025, constitue une innovation importante. En théorie, il permet d’éviter une conservation fermée, qui bloque les droits fonciers coutumiers et exclut les populations. En pratique, tout dépendra de la manière dont le Consentement Libre, Informé et Préalable sera appliqué sur le terrain.
Le risque d’un “pays solution” contredit par ses propres choix
Le Couloir Vert veut protéger la biodiversité, sécuriser les tourbières, soutenir l’agroforesterie et attirer des financements verts. L’Union européenne a annoncé un appui de 180 millions d’euros, après une première enveloppe de 42 millions d’euros. Le besoin global est estimé à environ 1 milliard USD sur trois à quatre ans. À Yangambi, les premières activités donnent déjà une image concrète de ce que pourrait devenir cette transition : 63 000 plants de caféiers, 45 000 plants de cacaoyers et 14 900 plants de palmiers à huile produits au premier trimestre 2026.
Ces chiffres montrent que le Couloir Vert peut dépasser le simple discours environnemental. Il peut devenir une économie réelle, fondée sur les cultures pérennes, la transformation locale, la recherche scientifique, la cuisson propre, le transport fluvial et les métiers verts. Mais cette promesse sera fragilisée si l’État entretient, en même temps, des décisions qui contredisent l’esprit du projet.
La question des blocs pétroliers est donc centrale. Selon les éléments disponibles, 28 à 29 blocs pétroliers mis aux enchères en 2025 chevaucheraient près de 72 % de la surface du Couloir Vert. Même si le gouvernement affirme pouvoir ajuster les tracés et protéger les zones sensibles, le signal reste problématique. On ne peut pas demander au monde de financer la protection d’un bassin forestier tout en laissant planer l’ombre de forages, d’activités sismiques et de titres extractifs au cœur du même espace.
La RDC doit donc choisir une ligne claire. Soit le Couloir Vert devient un projet structurant de souveraineté écologique, avec des arbitrages fermes sur les titres incompatibles. Soit il devient un compromis fragile, exposé aux pressions des intérêts extractifs, aux critiques des ONG et à la méfiance des partenaires financiers. Dans ce second scénario, le pays risque de perdre plus qu’un financement. Il risque de perdre la crédibilité de son discours climatique.
Sans les communautés, le Couloir Vert deviendra une promesse contestée
L’autre risque est social. Le Couloir Vert couvre un territoire où vivent environ 31,5 millions de personnes. Ces populations ne peuvent pas être traitées comme un décor autour d’un grand projet climatique. Elles doivent être les premières concernées, les premières consultées et les premières bénéficiaires. Sinon, le projet portera en lui les mêmes tensions que plusieurs politiques de conservation en Afrique : des objectifs nobles, mais une gouvernance perçue comme verticale.
La gestion déléguée confiée à la Fondation Virunga pour 25 ans, sous supervision technique de l’ICCN, peut apporter de l’expertise et de la continuité. Mais elle soulève aussi une question de pouvoir. Qui décide ? Qui arbitre ? Qui contrôle les flux financiers ? Qui valide les projets ? Qui écoute les communautés autochtones, les agriculteurs, les pêcheurs, les autorités locales et les organisations paysannes ? Sur un territoire de plus de 500 000 km², ces questions ne sont pas secondaires. Elles détermineront l’acceptation du projet.
Le Couloir Vert ne doit donc pas devenir une grande vitrine climatique administrée depuis le haut. Il doit se construire à partir des villages, des ETD, des organisations communautaires, des producteurs et des jeunes formés aux métiers verts. Les ambitions annoncées, notamment la formation de 100 000 personnes en cinq ans, la conversion de près de 2 millions de ménages à la cuisson électrique propre et la modernisation des liaisons entre Kisangani et Kinshasa, ne produiront des résultats que si elles améliorent réellement la vie quotidienne.
C’est là que se joue la vraie valeur du projet. Si une mère de famille continue à dépendre du bois de chauffe, si un agriculteur ne trouve pas de route pour évacuer sa production, si un jeune formé ne trouve aucun emploi, si une communauté n’a pas voix au chapitre, alors le Couloir Vert restera une belle architecture institutionnelle sans transformation profonde.
La RDC possède un avantage écologique immense. Ses forêts, ses eaux, ses tourbières et sa biodiversité lui donnent une place unique dans les discussions climatiques mondiales. Mais cet avantage ne vaut que s’il est gouverné avec sérieux. Le pays doit éviter de transformer le Couloir Vert en champ de bataille entre ministères, fondations, ONG, entreprises extractives et bailleurs internationaux.
Au fond, le Couloir Vert Kivu-Kinshasa pose une question de souveraineté. La RDC veut-elle vendre son rôle climatique au monde, ou veut-elle construire un modèle national capable de protéger ses forêts tout en enrichissant ses populations ? La différence est énorme. Dans le premier cas, le pays dépendra encore du regard des partenaires extérieurs. Dans le second, il fera de l’écologie un outil de développement, de dignité et de puissance économique.
Le Couloir Vert peut devenir une référence africaine. Mais pour cela, l’État congolais doit mettre fin aux ambiguïtés. Il doit clarifier les concessions incompatibles, protéger les droits communautaires, publier des données transparentes, encadrer la gestion déléguée et garantir que les financements verts produisent des résultats visibles. Car une transition écologique sans justice locale n’est qu’un projet fragile. Et un projet climatique contredit par des choix extractifs finit toujours par perdre sa légitimité.
— M. KOSI









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