À Kolwezi, dans le sud-est de la RDC, l’Entreprise générale du cobalt (EGC) tente d’imposer une chaîne d’approvisionnement plus contrôlée dans l’exploitation artisanale du cobalt, ce minerai au cœur des batteries. En novembre 2025, l’entreprise publique affirme avoir exporté 1 000 tonnes de cobalt artisanal qualifié de « propre ». Objectif; rassurer les acheteurs sur l’origine du minerai, limiter les dérives sur les sites et structurer un secteur qui fait vivre des milliers de creuseurs. Mais sur le terrain, l’équation reste compliquée, notamment faute de zones artisanales disponibles et aménagées.
Créée il y a sept ans, l’EGC a été présentée comme un outil de l’État pour remettre de l’ordre dans une filière régulièrement accusée d’alimenter des circuits opaques. Dans un contexte où les minerais critiques congolais attirent de plus en plus d’acteurs, l’entreprise veut prouver qu’un cobalt artisanal peut être vendu avec des garanties minimales de conformité. La promesse est autant économique que politique : capter davantage de valeur localement, tout en répondant aux exigences internationales sur la traçabilité.
Depuis l’an dernier, l’EGC dit s’approvisionner auprès de deux coopératives installées sur les sites artisanaux agréés de Kamilombe et de « Menuiserie », à Kolwezi. Les autres coopératives peuvent, en théorie, rejoindre le dispositif, mais à condition de passer une série de filtres.
« Il faut d’abord qu’on fasse une conformité administrative pour s’assurer que cette coopérative est en règle avec l’État », explique Raphael Mbaya, consultant assistant à la direction de conformité de l’EGC. L’entreprise insiste aussi sur la localisation : la coopérative doit travailler sur un site protégé qui lui a été attribué par l’État, avec un avis technique du Saemape (Service d’assistance et d’encadrement des exploitants miniers artisanaux). À cela s’ajoutent des enquêtes censées écarter deux risques majeurs pour les acheteurs : le travail des enfants et la présence de militaires sur les sites.
Sur le papier, le mécanisme vise à sécuriser toute la chaîne, de l’extraction à la commercialisation. Dans les faits, il touche un point sensible : le prix payé aux creuseurs et la confiance dans la mesure de la qualité du minerai. À Kolwezi, la coopérative Comakat discute avec l’EGC. Ses responsables espèrent que ce cadre réduira un reproche récurrent dans le secteur artisanal : la minoration de la teneur lors de l’achat, c’est-à-dire la sous-évaluation du cobalt contenu dans le minerai, qui diminue mécaniquement la rémunération.
« Ce que nous avons toujours déploré, c’est la minoration de la teneur de nos produits », regrette Michel Bizimungu, directeur général adjoint de la Comakat. « Nous croyons qu’avec l’EGC, la situation va s’améliorer. » Pour l’entreprise publique, l’enjeu est clair : si la filière devient plus lisible, elle peut mieux se vendre sur des marchés où la traçabilité pèse de plus en plus dans les contrats.
Mais un autre verrou freine la stratégie : l’accès aux sites. Ces dernières années, des mineurs artisanaux ont été régulièrement accusés de prélever du minerai dans des concessions industrielles, nourrissant tensions locales et opérations de répression. Pour certains acteurs sur place, l’assainissement ne peut pas tenir sans une base foncière claire.
« À ce stade, on ne peut pas parler de l’assainissement de l’exploitation tant qu’il n’y a pas de zones octroyées aux mineurs artisanaux », estime Josué Kashal, directeur du centre d’aide juridico-judiciaire à Kolwezi. Son constat renvoie à une réalité administrative : sans zones artisanales effectivement disponibles, une partie de l’activité se retrouve dans des espaces contestés, où la traçabilité devient très difficile à garantir.
En 2024, la Gécamines a officiellement cédé cinq carrés miniers à l’EGC, un pas présenté comme stratégique pour créer des espaces dédiés. Problème : ces sites ne sont pas immédiatement exploitables. Ils nécessitent des travaux de sondage et de découverture, opérations techniques indispensables avant toute extraction. Autrement dit, même avec des titres, le temps de préparation retarde la mise en place d’un véritable périmètre artisanal organisé.
Dans ce contexte, l’exportation annoncée de 1 000 tonnes en novembre 2025 sert de vitrine : elle montre que le modèle peut produire des volumes commercialisables. Mais la montée en charge reste un défi. Étendre l’approvisionnement au-delà de deux sites tout en conservant les mêmes contrôles suppose des moyens, une présence sur le terrain et une coopération plus large des coopératives.
À Kolwezi, l’EGC avance donc sur une ligne étroite. D’un côté, l’État veut répondre à la pression internationale sur les minerais « propres » et structurer un secteur artisanal très exposé aux abus. De l’autre, la réalité des sites, la question des zones dédiées et la confiance sur l’évaluation de la teneur continuent de peser sur la promesse d’une filière artisanale réellement assainie.
— Peter MOYI

