Minerais sous tension : Washington lance « Project Vault » après un retard sur des F-35

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En février 2026, l’US Air Force a commencé à recevoir de nouveaux chasseurs F-35 livrés sans leur radar de nouvelle génération AN/APG-85. En cause; un retard d’approvisionnement en gallium, un minerai jugé stratégique et placé sous contrôle à l’exportation par la Chine depuis 2023. Ce blocage, très concret, a accéléré une réponse américaine; le lancement du Project Vault, une réserve de minerais dits critiques, dotée de 10 milliards de dollars de financement public via l’US Export-Import Bank, plus 2 milliards apportés par le secteur privé.

L’épisode illustre une réalité industrielle : un seul intrant peut ralentir une chaîne de production entière, y compris dans la défense, même quand les budgets et la technologie sont au rendez-vous.

Une réserve ne vaut que par sa gouvernance et par la forme des matériaux stockés

Les États-Unis disposent déjà d’un outil historique : le National Defense Stockpile (NDS), créé en 1939 et géré par la Defense Logistics Agency (DLA) depuis 1988. Ce stock est pensé comme une solution d’urgence, mobilisable quand une crise est déjà là.

Mais les évaluations internes soulignent ses limites. Une analyse de 2023 évoque environ 1,3 milliard de dollars d’actifs, dont 912,3 millions en matériaux réellement stockés. Surtout, l’inventaire actuel ne couvrirait pas la moitié des manques estimés pour l’armée et moins de 10 % des manques civils essentiels dans des scénarios d’urgence, comme une guerre prolongée avec la Chine. Une partie du problème tient au format : conserver du matériau en formes peu transformées (proches du minerai) n’aide pas forcément à alimenter rapidement des lignes de production qui exigent des standards industriels précis.

C’est ici que Project Vault cherche à se différencier. L’idée n’est pas seulement de « mettre de côté » des minerais, mais de construire un amortisseur économique capable de réduire les chocs avant qu’ils ne deviennent une crise. La promesse : protéger la base industrielle, éviter des arrêts de production, et limiter l’effet de pressions commerciales qui ciblent des matériaux sensibles.

L’enjeu, pour un pays industriel, se résume à une question simple : stocker quoi, et sous quelle forme ? Dans l’industrie de défense, la matière brute ne suffit pas. Entre la mine et une pièce d’avion, il faut des étapes spécialisées : séparation, raffinage, conversion, production de poudres, alliages qualifiés. Ce sont ces maillons « intermédiaires » qui font souvent office de goulots d’étranglement.

Or la domination chinoise ne se limite pas à l’extraction. Pékin pèse aussi sur une large part du traitement et de la transformation. Résultat : même avec du minerai disponible, la capacité à produire peut rester bloquée si les étapes de transformation manquent, ou si elles sont concentrées chez un acteur qui contrôle les exportations.

Dans le même temps, le Pentagone tente de renforcer ses marges de sécurité. En 2025, la DLA a défendu un programme d’achats d’environ 1 milliard de dollars sur des matériaux sensibles, dont 500 millions de cobalt, 245 millions d’antimoine, 100 millions de tantale et 45 millions de scandium, utilisés à divers niveaux dans l’armement et l’électronique.

Le risque, désormais, est celui d’un chevauchement mal coordonné. Si Project Vault achète les mêmes produits, sur des marchés déjà tendus, il peut alimenter une concurrence interne et absorber des capacités de transformation déjà rares, au pire moment. À l’inverse, s’il est pensé comme un outil complémentaire — une réserve pour absorber les chocs « avant la crise », pendant que le NDS reste l’outil « de crise » — Washington peut gagner en résilience.

Derrière l’annonce, la bataille se jouera donc sur des règles très pratiques : qui a accès aux stocks, quand les libérer, à quel prix, et avec quelles priorités entre industrie civile critique et besoins militaires. Sur ces paramètres, Project Vault peut devenir un levier de sécurité économique, ou une réserve coûteuse à l’effet limité.

Pour les marchés miniers, le message est clair : les minerais critiques ne sont plus seulement un sujet de commerce. Ils entrent pleinement dans la mécanique de puissance, avec des conséquences directes sur l’industrie, les prix, et les stratégies d’approvisionnement.

— M. KOSI

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