La RDC avance sur la transparence minière, avec 337 documents contractuels publiés et une préparation annoncée pour la validation ITIE 2026. Mais le Rapport annuel d’avancement ITIE-RDC 2023–2024 montre aussi une faiblesse qui bloque le système, le manque d’argent et une discipline institutionnelle irrégulière.
Sur deux années, le Programme de travail et budget annuel (PTBA) a été peu exécuté, malgré des besoins élevés. En 2023, 11 activités ont été réalisées sur 38, soit 28,95 %. En 2024, 12 activités sur 44, soit 27 %. Le rapport pointe une cause simple, le financement ne suit pas.
Pour 2023, les besoins du PTBA sont chiffrés à 6,31 millions USD. Pour 2024, ils montent à 7,82 millions USD. Or, les dotations de l’État effectivement décaissées restent faibles, 18 % en 2023 et 15,86 % en 2024. Même en ajoutant l’appui des partenaires techniques et financiers, la mobilisation totale atteint 34 % en 2023 et 36 % en 2024. Résultat, l’ITIE-RDC fonctionne, mais avec des activités reportées, des réformes qui prennent du retard et des zones moins bien couvertes.
Dans le même temps, le rapport recense des progrès visibles. Sur la transparence contractuelle, 337 documents (contrats, avenants, annexes) sont publiés sur le site du Ministère des Mines. Le rapport mentionne aussi la renégociation du partenariat sino-congolais, qui a abouti à la signature de l’Avenant n°5 de SICOMINES, ainsi que des dispositifs de pilotage pour la sélection et le suivi des infrastructures restantes.
Le périmètre des divulgations s’élargit également. Le rapportage intègre davantage le forestier et le minier artisanal (cuivre-cobalt, 3T, or), avec une préparation annoncée pour le diamant artisanal. Un autre chantier est mis en avant, le registre des bénéficiaires effectifs, rendu possible par la loi LBC/FT de 2022, avec un dispositif annoncé autour du GUCE. Sur le papier, l’architecture progresse. La question est de savoir si cela se traduit, concrètement, par des effets dans les zones minières.
Quand la transparence rencontre le malaise social dans les mines
Le débat minier en RDC tourne souvent autour des contrats et des recettes. Pourtant, la stabilité du secteur dépend aussi des relations de travail. Dans plusieurs bassins miniers, un sujet revient de manière persistante, le sentiment d’injustice entre travailleurs congolais et travailleurs expatriés, souvent associé à des entreprises où la présence chinoise est importante.
Ce malaise se résume parfois en une phrase.
« Même travail, mêmes risques, mais pas les mêmes avantages. »
Le rapport ITIE-RDC d’avancement ne donne pas de chiffres directs sur les écarts de rémunération entre Congolais et expatriés. Il faut donc rester strict sur ce point, on ne peut pas inventer des montants. En revanche, le texte met en lumière une tension sociale et renvoie à des alertes externes sur les conditions de travail dans la filière, notamment dans le cuivre et le cobalt. Il cite aussi l’existence d’un rapport du Département du Travail américain (ILAB) sur le cobalt en RDC, qui insiste sur les enjeux de droits au travail, de protection et de vulnérabilités.
Sur le terrain, les griefs décrits se concentrent autour de quelques zones très concrètes.
Le premier point concerne le revenu total. La comparaison ne porte pas seulement sur le salaire de base, mais sur l’ensemble des avantages. Les travailleurs évoquent des primes, le logement, l’alimentation, le transport, la prise en charge médicale, parfois les billets d’avion ou des bonus. Même sans chiffres publics, c’est souvent là que naît la frustration, le Congolais voit ce qui arrive sur sa fiche, l’expatrié bénéficie d’un “paquet” plus large financé par l’entreprise.
Le deuxième point porte sur les conditions de vie et de sécurité. Quand les camps, les dortoirs, l’accès à l’eau, à l’électricité, la cantine ou les équipements de protection diffèrent selon le statut, le message est reçu comme une hiérarchie installée. Et dès que la sécurité est en cause, la perception peut devenir explosive, car le risque est vu comme “mal partagé”.
Le troisième point concerne l’accès aux responsabilités. La localisation des emplois peut progresser, mais elle est jugée trop lente si les postes de supervision, de maintenance, de procédés, d’achats ou de conformité restent difficiles d’accès pour les cadres congolais. Le sujet n’est pas uniquement le nombre d’emplois, mais la possibilité de monter en grade et d’obtenir des parcours de carrière crédibles.
Le quatrième point touche à la discipline et aux sanctions. Si une même faute est perçue comme sanctionnée différemment selon le statut, la confiance se dégrade vite, même si l’entreprise évoque des procédures internes.
Le cinquième point est la sous-traitance. Beaucoup de Congolais travaillent via des prestataires, intérim, gardiennage, restauration. Cela peut entraîner des contrats plus fragiles, des salaires plus bas et des protections sociales instables. Dans la perception des équipes, la fracture se renforce quand les expatriés sont majoritairement dans l’effectif direct et les Congolais dans une périphérie contractuelle.
Pourquoi ce sujet doit remonter au niveau des décideurs. D’abord parce qu’il devient un risque de production. Une grève ou un arrêt de travail sur une grande mine peut peser sur les exportations et les recettes. Ensuite parce que le cuivre et le cobalt sont suivis de près par les exigences environnementales, sociales et de gouvernance, souvent résumées par “ESG”. Les conditions de travail, les mécanismes de plainte, la sécurité et la rémunération sont observés, y compris par des acteurs externes. Enfin, parce qu’un travail précaire pèse aussi sur l’économie locale, moins de consommation, moins d’épargne, moins d’investissement, et plus de tensions sociales.
Le rapport rappelle que l’ITIE-RDC traite déjà de sujets sensibles mais vérifiables, comme la cession de 10 % à l’État (transformation PR vers PE), ou la dotation de 0,3 % du chiffre d’affaires destinée aux communautés, ainsi que d’autres débats structurants. Dans cette logique, une piste évoquée consiste à intégrer des indicateurs “travail” simples et auditables, par exemple la part de Congolais par catégorie de poste, la part des contrats directs par rapport à la sous-traitance, la formation certifiante, ou encore des données sur les accidents et la prise en charge médicale. L’enjeu n’est pas d’alimenter une polémique, mais de mettre des chiffres contrôlables sur ce qui, aujourd’hui, est surtout vécu et commenté.
La RDC a commencé à publier des contrats, et c’est un pas utile. Mais le rapport ITIE-RDC 2023–2024 montre que la transparence reste fragile si l’appareil est sous-financé, si les activités prévues ne se réalisent qu’à 27–29 %, et si les tensions sociales sur les sites miniers restent traitées trop bas dans la chaîne de décision.
— Peter MOYI

