Kinshasa a réuni, les 7 et 8 août, autour d’une même table magistrats, parlementaires, avocats, contrôleurs financiers et acteurs de la société civile pour une discussion directe sur un fléau qui mine l’économie congolaise : la corruption dans la gestion publique et le secteur minier. L’initiative, portée par la coalition « Le Congo n’est pas à vendre » (CNPAV), s’est tenue à l’hôtel Pullman, avec un objectif clair : rapprocher justice, institutions de contrôle et organisations citoyennes pour rompre le cycle de l’impunité.
Dès l’ouverture, Dirk Shaka, coordonnateur du CNPAV, a mis les mots sur le problème : les institutions chargées de sanctionner la corruption sont souvent isolées les unes des autres. Résultat : des affaires qui stagnent, surtout quand elles touchent des figures politiques protégées par leur statut.
Cette réalité a été confirmée par Me Aurélien Kajangu, représentant du Conseil supérieur de la magistrature. Selon lui, le blocage ne tient pas seulement à la lenteur des procédures, mais aussi à des risques physiques encourus par les magistrats. Il a cité le souvenir du procès des « 100 jours », marqué par des pressions et menaces. Pour avancer, il propose un appui financier direct au système judiciaire, un renforcement des inspections et un encadrement plus strict des immunités politiques, afin que les dossiers transmis par l’Inspection générale des finances (IGF) arrivent jusqu’aux parquets.
Les avocats ont également pris la parole. Me Jean-Lambert Lisika a rappelé qu’un défenseur n’a pas à se substituer à son client pour commettre un acte illégal : lorsqu’un avocat franchit cette ligne, il risque la radiation. Dans sa province de la Mongala, la riposte passe par des litiges stratégiques pour forcer la justice à se prononcer.
À l’Assemblée nationale, Patrice Kitebi, vice-président de la commission Écofin et ancien ministre des Finances, a parlé d’une « maladie endémique » nécessitant un traitement à la racine. Pour lui, la lutte ne doit pas seulement être institutionnelle : elle commence par un engagement personnel de chaque citoyen.
Le forum a également été marqué par la présentation d’une étude menée en 2023 par RCN Justice et Démocratie, ONG de droit belge, dans trois villes : Bunia, Mbandaka et Kinshasa. Le constat est lourd : décisions judiciaires influencées par les réseaux politiques et économiques, stéréotypes de genre qui renforcent les inégalités, normes sociales qui tolèrent les arrangements financiers. Le chercheur Innocent Dunia, qui a exposé ces résultats, préconise une réforme légale adaptée au contexte culturel congolais, la dépolitisation des nominations judiciaires, une formation éthique pour les responsables publics, et un meilleur soutien aux ONG.
Mais sur le terrain, même les organisations citoyennes peinent à jouer leur rôle. Me Fabien Mayani, membre du CNPAV, a évoqué des difficultés concrètes : accès limité à l’information publique, opacité des procédures, faiblesse du cadre légal et absence de loi sur la protection des lanceurs d’alerte. Sans transparence ni confiance entre institutions et population, dit-il, les initiatives anticorruption risquent de rester théoriques.
Ce rendez-vous multi-acteurs n’a pas produit de déclaration finale fracassante, mais il a permis de dresser, ensemble, la carte des blocages et des solutions possibles. La question désormais : ces recommandations trouveront-elles un chemin vers les textes de loi et les pratiques quotidiennes ?
— M. KOSI


