« L’État de droit est le nouvel or de l’Afrique. » La formule d’Akinwumi Adesina n’est pas un slogan de plus : c’est une boussole. Le patron de la Banque africaine de développement appelle les gouvernements à renforcer la justice, sécuriser les contrats publics et assainir la gestion. Message direct aux pays riches en minerais — RDC en tête — où la prospérité promise reste trop souvent reportée. « Lorsque l’Afrique défendra l’État de droit, le monde sera à ses côtés », a-t-il insisté devant un parterre de juristes, magistrats et décideurs.
Pourquoi l’État de droit vaut plus que le cuivre
La RDC domine le cobalt mondial : près de trois quarts de l’offre minière ces dernières années, avec une part mesurée autour de 76 % selon les travaux du Cobalt Institute et les analyses de marché reprises par la presse économique internationale. Cette position devrait rester élevée à moyen terme, même si l’Indonésie monte en puissance. Autrement dit, le pays occupe un point névralgique des chaînes de valeur des batteries. Sans sécurité juridique, ce levier s’émousse vite.
Le paradoxe saute aux yeux : un sous-sol exceptionnel, une création de valeur qui n’atteint pas assez les populations. Les chiffres de l’EITI montrent l’ampleur du secteur extractif dans l’économie congolaise : près de 99 % des exportations, 46 % des recettes publiques et environ 14 % du PIB proviennent des industries extractives. Quand une telle part des finances de l’État dépend des mines, la qualité des institutions devient la première infrastructure invisible de la croissance.
L’expérience continentale l’illustre. L’Afrique perd près de 88,6 à 89 milliards $ par an via les flux financiers illicites — sorties non déclarées, fausses facturations, évasion fiscale. Ces fuites équivalent à environ 3,7 % du PIB régional et grèvent la capacité d’investir dans la santé, l’école, l’électricité ou les routes. Une justice qui trace l’argent, un fisc qui enquête, des contrats publics publiés : c’est ici que la richesse cesse de filer.
Reste la question de la confiance. Les investisseurs — locaux et étrangers — regardent d’abord la prévisibilité des règles, l’indépendance des juges, la discipline budgétaire. Sur ce terrain, la RDC part avec un handicap : au CPI 2024 de Transparency International, le pays obtient 20/100 et se situe 163e/180. Le signal envoyé est clair : il faut accélérer les réformes pour transformer la rente minière en emplois et en recettes durables.
Ce qu’Adesina propose n’a rien d’abstrait. Le « nouvel or » qu’il décrit n’est pas métaphorique : un cadre légal stable attire des capitaux moins chers, allonge la durée des projets et réduit les litiges. Concrètement, cela veut dire :
- Publier systématiquement les contrats miniers, annexes comprises, et les paiements associés, dans des formats ouverts alignés sur l’EITI.
- Sécuriser les délais de justice commerciale avec des chambres spécialisées et des décisions exécutoires, pour que les différends se règlent en mois, pas en années.
- Fermer les brèches des flux illicites via la facturation électronique, l’échange automatique d’informations fiscales et des contrôles douaniers outillés.
- Protéger les régies et l’Inspection des finances des interférences, en sanctuarisant budgets et mandats.
- Assurer la traçabilité locale : quand une redevance est payée, la quote-part des provinces et des entités locales doit être versée et publiée sans délai.
Le débat est parfois caricaturé : d’un côté la « valeur ajoutée locale », de l’autre la « sécurité des investisseurs ». En réalité, l’État de droit fait tenir les deux. Il crédibilise les obligations de contenu local, sécurise l’énergie des sites industriels, balise les zones économiques et verrouille les retombées fiscales. À la clé, une montée en gamme possible : plus de transformation des minerais, plus de services autour des mines (maintenance, logistique, ingénierie), plus de formation pour réduire la dépendance aux compétences importées.
Sur le terrain, un détail change tout : la certitude qu’un contrat signé sera respecté — par l’entreprise et par l’administration. Quand cette certitude existe, les banques financent, les assureurs couvrent, les acheteurs s’engagent à long terme. Quand elle vacille, chacun raccourcit ses horizons : investissements fractionnés, décotes de prix, recrutements au compte-gouttes. Le coût d’opportunité est énorme, invisible à court terme, lourd à la fin.
La RDC et ses voisins n’ont pas à choisir entre « extraction » et « institution ». Le continent a l’avantage de savoir où il veut aller : électrifier, industrialiser, exporter. La BAD l’a rappelé : la première pierre, ce n’est pas la mine, c’est la règle. Le métal sortira du sol avec ou sans réformes ; la prospérité, elle, exige des tribunaux qui tranchent, des contrôleurs qui vérifient et des comptes qui parlent. Voilà le « nouvel or » d’Adesina : une sécurité juridique qui ne brille pas à l’œil nu, mais qui vaut plus qu’un filon.
— M. KOSI


