Le 12 février 2026 à Kinshasa, le vice-Premier ministre et ministre du Plan, Guylain Nyembo, a publié le rapport final de l’Enquête sur les Conditions de Vie des Ménages (ECVM 2024), réalisée entre août et novembre 2024. Les premiers chiffres frappent : 64,3 millions de Congolais vivraient sous le seuil de pauvreté monétaire, sur une population estimée à 94,5 millions, soit 67,9 %.
Le gouvernement présente ce rapport comme une base de travail pour ajuster les politiques publiques avec des données récentes, plus de 12 ans après la dernière enquête publiée en 2012, et pour mieux orienter l’action des partenaires.
Des chiffres qui décrivent aussi la pauvreté “au-delà du revenu”

L’ECVM 2024 ne se limite pas à mesurer le manque d’argent. Elle s’intéresse aussi à la pauvreté multidimensionnelle, c’est-à-dire les privations vécues dans la vie quotidienne : accès à l’école, à la santé, à l’eau, à l’électricité, à l’assainissement, ou encore conditions de logement.
Selon Manu Ndumbi, directeur technique de l’enquête, plus de 70 % des Congolais seraient pauvres au sens multidimensionnel. Il précise que l’indice de pauvreté multidimensionnelle (IPM) atteint 76,5 % au niveau national, avec une intensité moyenne des privations de 59,0 %, ce qui donne un IPM de 0,451. En clair, l’enquête décrit une pauvreté qui touche beaucoup de ménages et qui se traduit souvent par plusieurs manques à la fois, pas seulement par un revenu faible.
Pour les autorités, ces données doivent permettre de mieux voir où les difficultés se concentrent et quels types de privations pèsent le plus sur les familles. Le ministre du Plan insiste sur l’idée d’une gouvernance fondée sur des chiffres “fiables, actualisés et représentatifs” de la réalité du pays.
Lors de la cérémonie de publication, Guylain Nyembo a présenté l’ECVM comme un outil de pilotage : elle servirait au gouvernement à fixer ses priorités et à évaluer ses actions, aux partenaires au développement à aligner leurs programmes sur des constats mesurés, et au secteur privé comme à la société civile à défendre une inclusion sociale et économique mieux documentée.
Le ministre a aussi listé les grands enseignements attendus du rapport, qui couvrent plusieurs dimensions : l’évolution de la pauvreté monétaire et multidimensionnelle aux niveaux national et provincial, les inégalités entre milieux urbains et ruraux, entre provinces, et entre hommes et femmes, ainsi qu’un profil de la classe moyenne émergente et son rôle dans la consommation et l’investissement.
L’enquête aborde également l’accès aux services essentiels (éducation, santé, eau, électricité, assainissement). Elle prend en compte l’effet des politiques macroéconomiques et sociales sur le bien-être des ménages depuis 2012, et introduit de nouveaux indicateurs sur la mobilité résidentielle, les déplacements internes, ainsi que la demande en éducation et en formation professionnelle.
Derrière ces thèmes, l’enjeu est simple : sans données récentes, il devient difficile de choisir entre plusieurs urgences ou de mesurer si une politique améliore vraiment la vie des gens. Par exemple, une hausse des dépenses publiques peut exister, mais si l’accès à l’eau ou à l’électricité reste faible dans certaines zones, l’effet sur le quotidien peut rester limité. À l’inverse, une action ciblée sur un service de base peut changer la vie d’un ménage sans que cela se voie immédiatement dans des indicateurs macroéconomiques.
Le gouvernement annonce déjà plusieurs usages concrets de l’ECVM 2024. Guylain Nyembo dit vouloir actualiser le profil de pauvreté au niveau national et provincial, alimenter le Plan National Stratégique de Développement (PNSD) et des stratégies sectorielles, et renforcer le suivi des Objectifs de Développement Durable (ODD). Il cite aussi l’ambition d’améliorer la cartographie de la pauvreté “infranationale” et de réviser les pondérations de l’Indice Harmonisé des Prix à la Consommation (IHPC), un point technique qui a un impact direct : les pondérations déterminent la place de chaque type de dépense (alimentation, transport, logement, etc.) dans le calcul de l’inflation. Si ces poids ne reflètent plus la réalité des dépenses des ménages, l’inflation mesurée peut s’éloigner de ce que ressentent les familles.
Sur la méthode, l’ECVM 2024 a été menée d’août à novembre 2024. Plus de 50 000 enquêteurs ont interrogé plus de 20 000 ménages à travers le pays. Le gouvernement met en avant l’ampleur de l’opération et la difficulté de collecter des données dans des conditions parfois exigeantes.
L’enquête a été réalisée avec l’appui de plusieurs partenaires : la Banque mondiale, le PNUD et le HCR sont cités comme soutiens, aux côtés de l’Institut National de la Statistique (INS), qui a assuré la coordination technique. Le ministre du Plan affirme aussi que l’INS mettra les données à disposition sous forme de bases accessibles, avec l’objectif d’une diffusion large.
Au-delà de la cérémonie, la publication du rapport pose une question de fond : comment transformer ces chiffres en décisions publiques qui se ressentent dans les ménages, en ville comme en milieu rural. Les données donnent une photographie, mais elles deviennent utiles surtout si elles guident des choix budgétaires et des programmes mieux ciblés, là où les privations sont les plus lourdes.
— M. KOSI

