Les États-Unis veulent constituer une réserve de 12 milliards de dollars de minerais dits « critiques » pour sécuriser l’approvisionnement de leur industrie civile. Le dispositif, baptisé Project Vault, pourrait resserrer davantage des marchés déjà tendus et pousser les prix à la hausse, selon plusieurs acteurs interrogés par Fastmarkets. Dans le viseur, des métaux au cœur des chaînes industrielles modernes : cobalt, gallium et germanium.
Annoncé le 2 février, Project Vault s’appuie sur un montage public-privé : jusqu’à 10 milliards de dollars de prêt de l’Export-Import Bank américaine (EXIM) et 2 milliards de dollars apportés par le secteur privé. L’objectif affiché est d’acheter puis de stocker des minerais pour alimenter, en priorité, les fabricants américains de technologies et d’automobiles.
Mais l’initiative arrive à un moment délicat. « C’est un mauvais timing, parce que cela ajoute de la demande à des marchés déjà surchauffés », estime Christopher Ecclestone, stratégiste minier chez Hallgarten & Company, cité par Fastmarkets. Pour constituer un stock à coût raisonnable, ajoute-t-il, l’approche devrait être graduelle.
La réserve civile se distingue des stocks militaires gérés par la Defense Logistics Agency, dont certaines opérations ont déjà pesé sur des marchés étroits. Fastmarkets cite le cas de l’indium, pour lequel l’agence a lancé une demande d’approvisionnement allant jusqu’à 403 tonnes.
Un nouvel acheteur public qui inquiète les consommateurs européens
L’inquiétude des opérateurs tient à un point : l’arrivée d’un acheteur soutenu par l’État, doté de moyens importants, risque de mettre les industriels non américains en concurrence directe avec Washington, notamment en Europe. « Les consommateurs devront rivaliser avec le gouvernement américain, et cela va tendre le marché », confie un trader européen spécialisé, cité par Fastmarkets.
Les États-Unis n’ont pas détaillé la liste des métaux concernés. Mais, via l’US Geological Survey (USGS), ils classent 60 métaux et minerais comme « critiques », dont plusieurs sont largement dominés par la Chine. Pékin a, ces dernières années, durci des règles d’exportation. Et selon Fastmarkets, une vague de contrôles décidés au premier semestre 2025 a touché, entre autres, des terres rares (et leurs aimants permanents), ainsi que le bismuth, le tellure, le molybdène et le tungstène.
Dans ce contexte, les États-Unis accélèrent une stratégie de sécurisation des chaînes d’approvisionnement, en soutenant aussi des projets miniers et métallurgiques en dehors de la Chine.
Cobalt, gallium, germanium : des marchés déjà sous tension
Pour le cobalt, le sujet est particulièrement sensible, car l’offre mondiale dépend en grande partie de la République démocratique du Congo. Fastmarkets souligne que l’approvisionnement a été contraint par des restrictions d’exportation portant sur certains produits intermédiaires en provenance de la RDC.
Le média spécialisé a évalué le prix du cobalt « alloy grade » (qualité alliage), en entrepôt à Rotterdam, à 28,30–29,50 dollars la livre lors de la séance mentionnée, soit un niveau stable sur la journée mais plus de deux fois supérieur à celui constaté un an plus tôt (12,50–14,15 dollars la livre). Ce cobalt est notamment utilisé dans des alliages à haute température pour des pièces de moteurs.
Le gallium, utilisé dans plusieurs applications technologiques, est lui aussi surveillé. Fastmarkets a évalué le gallium 99,99 % en entrepôt à Rotterdam à 1 450–1 500 dollars le kilo au 30 janvier, tandis que l’évaluation en Chine s’établissait à 1 800–1 900 yuans (environ 259–273 dollars) le kilo. Le germanium, également soumis à des contrôles d’exportation depuis 2023, fait partie des métaux cités par les acteurs du marché comme potentiellement concernés.
Sur le cobalt, une autre question reste ouverte : Project Vault ne précise pas la forme du métal ciblée (matière première intermédiaire comme l’hydroxyde, ou métal raffiné, et à quelles spécifications). Deux traders européens cités par Fastmarkets estiment qu’une demande supplémentaire de la réserve pourrait peser sur l’équilibre offre-demande du cobalt qualité alliage, d’autant que de nouvelles capacités sont longues à arriver. L’un d’eux évoque un délai de huit à dix ans pour certains processus d’approbation.
Opportunité pour les raffineurs « ex-Chine », et fenêtre pour la RDC
À l’inverse, plusieurs opérateurs voient dans ce programme un soutien possible aux projets de raffinage hors de Chine, alors que la consommation « intermédiaire » en dehors de l’Asie reste, sur certains métaux de niche, « au stade naissant », selon Fastmarkets.
Dans ce cadre, le projet pourrait aussi peser sur les ambitions industrielles de la RDC, qui cherche à capter davantage de valeur au-delà de l’exportation de concentrés. Eddy Kioni, fondateur et directeur général de Buenassa, développeur d’une raffinerie cuivre-cobalt en RDC, estime que l’engagement de 10 milliards de dollars de l’EXIM « signale un rééquilibrage » de l’accès aux minerais critiques. Il affirme qu’une intégration du raffinage congolais dans ce type de dispositif pourrait favoriser une chaîne d’approvisionnement plus transparente et « fiable », tout en accélérant l’industrialisation locale, à condition de mettre en avant la transformation sur place.
Au-delà de l’annonce, une interrogation domine : la réserve américaine peut-elle sécuriser l’approvisionnement sans déséquilibrer davantage des marchés déjà fragiles, où chaque tonne supplémentaire achetée par un acteur public peut déplacer la pression sur les prix et sur l’accès à la matière.
— Peter MOYI



