Tribune — Bourse de Kinshasa (Kinshasa Stock Exchange) : une loi nécessaire, un chantier à peine commencé

Le 20 août 2026, la République Démocratique du Congo s'est dotée, pour la première fois de son histoire, d'un cadre légal complet organisant des marchés boursiers. Ce n'est pas un détail technique réservé aux initiés de la finance : c'est un acte fondateur. Un pays qui recèle certaines des plus importantes réserves de cuivre et de cobalt de la planète, et dont l'économie reste pourtant financée presque exclusivement par le crédit bancaire et les bailleurs internationaux, ne peut se permettre de laisser dormir plus longtemps l'épargne de ses citoyens et la valeur de ses ressources. Une bourse des valeurs mobilières et une bourse de marchandises, bien construites, ne sont pas un luxe de pays riche : elles sont, pour la RDC, un outil de souveraineté économique.

La Rédaction

Regard d’un praticien du monde financier

Par Willy Bashiya Mbayi

Le 20 août 2026, la République Démocratique du Congo s’est dotée, pour la première fois de son histoire, d’un cadre légal complet organisant des marchés boursiers. Ce n’est pas un détail technique réservé aux initiés de la finance : c’est un acte fondateur. Un pays qui recèle certaines des plus importantes réserves de cuivre et de cobalt de la planète, et dont l’économie reste pourtant financée presque exclusivement par le crédit bancaire et les bailleurs internationaux, ne peut se permettre de laisser dormir plus longtemps l’épargne de ses citoyens et la valeur de ses ressources. Une bourse des valeurs mobilières et une bourse de marchandises, bien construites, ne sont pas un luxe de pays riche : elles sont, pour la RDC, un outil de souveraineté économique.

On ne construit pas une bourse en publiant un communiqué de presse. On la construit en donnant d’abord à chaque acteur du marché une existence juridique, des obligations précises, et des sanctions en cas de manquement ; faute de quoi aucun investisseur sérieux, local ou étranger, n’y confiera son argent. C’est précisément ce que fait la Loi n° 26/034

  • Elle crée simultanément une bourse des valeurs mobilières et une bourse de marchandises. Un choix rare et pertinent pour une économie de matières premières comme la nôtre. La comparaison régionale est parlante : la Bourse de Johannesburg, créée en 1887, n’a intégré un marché de matières premières structuré (le Safex, fondé en 1990 comme entité indépendante) que cent trois ans plus tard, et ne l’a pleinement absorbé qu’en 2001 ; le Nigeria a créé sa bourse de valeurs dès 1960, mais n’a formalisé un marché de matières premières digne de ce nom que des décennies après ; à l’inverse, l’Éthiopie a construit sa bourse de matières premières (l’ECX) en 2008, sans marché de valeurs mobilières associé avant les toutes dernières années. La RDC fait donc le pari, peu répandu ailleurs, de bâtir les deux piliers dans un seul et même texte fondateur, plutôt que d’attendre qu’un premier marché arrive à maturité avant de lancer le second.
  • Elle institue une Autorité des Marchés financiers indépendante, chargée d’agréer, de surveiller et de sanctionner tous les intervenants.
  • Elle définit avec précision chaque maillon de la chaîne, entreprise de marché, dépositaire central, chambre de compensation, banques de règlement, gestionnaires d’entrepôts agréés et sépare soigneusement leurs rôles pour éviter la confusion des risques et des patrimoines.
  • Elle instaure un Fonds de garantie des investisseurs et un régime de sanctions pénales contre le délit d’initié et la manipulation de marché.

Elle prévoit déjà des incitations fiscales ; taux réduit d’impôt sur les sociétés cotées, exonérations sur certains revenus de capitaux mobiliers pour rendre la cotation attractive.

Pourquoi fallait-il commencer par la loi plutôt que par l’infrastructure ? Parce que sans base légale, aucune institution ne peut légalement recevoir un agrément, aucun investisseur étranger ne peut faire reconnaître ses droits de propriété, et aucune banque ne peut engager sa responsabilité comme chambre de compensation. Le texte n’est pas la bourse elle-même, il est la fondation sur laquelle tout le reste doit maintenant s’ériger.

Après la loi : ce qu’il reste à faire, en bref

La loi promulguée n’est qu’une étape. Le calendrier annoncé par le Gouvernement ; premières cotations entre juin et décembre 2027 suppose un enchaînement rapide de décisions institutionnelles : la mise en place effective de l’Autorité des Marchés financiers, l’élaboration de son Règlement général, l’agrément formel de la Kinshasa Stock Exchange, la désignation du dépositaire central et des banques de règlement, et le déploiement d’une infrastructure numérique compatible avec le système national de paiement de la Banque Centrale du Congo. Chacune de ces briques, prise isolément, semble technique. Prises ensemble, elles conditionnent la crédibilité de tout l’édifice.

Notons que cette échéance a été annoncée par le ministre des Finances, Doudou Fwamba Likunde Li-Botayi, le vendredi 4 septembre 2026, quelques jours après la publication de la loi au Journal officiel. Une annonce relayée notamment par l’Agence Ecofin et plusieurs médias congolais.

Augmenter l’offre : les mesures à combiner

Le problème de fond, c’est que personne ne veut être le premier à se coter sur un marché sans liquidité, sans investisseurs institutionnels établis, et sans track record. C’est un problème classique d’œuf et de poule. Les marchés qui ont réussi à le résoudre (Nairobi, Casablanca, Lagos) l’ont fait avec une combinaison délibérée de leviers, pas par la seule vertu du cadre légal. Le trois leviers, tirés à la fois du texte de la loi et de l’expérience d’autres marchés peuvent exploités pour rendre le marché non seulement liquide mais aussi et surtout augmenter l’offre.

1. Utiliser la contrainte, pas seulement l’incitation, pour créer une masse critique initiale

C’est le levier le plus direct, déjà évoqué par le ministre Fwamba lui-même : envisager, dans un cadre juridique proportionné et prévisible, qu’une partie du capital de certaines grandes entreprises soit ouverte au public plutôt que d’attendre un volontariat qui ne viendra pas spontanément. Concrètement, cela peut prendre deux formes :

a. une obligation légale de flottant minimum pour les entreprises au-dessus d’un certain seuil de chiffre d’affaires ou dans certains secteurs stratégiques. Il y a lieu de noter que la Banque centrale du Nigeria n’a pas imposé une cotation obligatoire, mais un relèvement du capital minimum des banques à 25 milliards de nairas, que chaque établissement pouvait atteindre soit par fusion-acquisition, soit par levée de fonds propres, y compris via une offre publique (Banque centrale du Nigeria, communiqué du 16 janvier 2006) ;

b. conditionner l’octroi ou le renouvellement de licences ou de concessions minières à un engagement de cotation partielle en RDC. Un levier de négociation directe avec les grandes entreprises opérant en RD Congo.

2. Assainir et coter d’abord les entreprises publiques (les « anchor issuers »)

C’est le cas de la Regideso, la SNEL ou Gécamines elle-même. L’avantage stratégique est que l’État n’a pas besoin de convaincre un tiers récalcitrant ; il contrôle directement la décision. Mais cela suppose un travail préalable réel :

a. Assainissement comptable et transition vers des états financiers audités crédibles (exactement le type de gap analysis déjà mené sur ce dossier),

b. Recrutement de gestionnaires professionnels indépendants du politique,

c. Une gouvernance suffisamment solide pour rassurer les investisseurs quant au fait que l’État, en tant qu’actionnaire majoritaire, ne compromettra pas les intérêts de l’entreprise après son introduction en bourse.

Un nombre des critères objectifs de sélection des entreprises publiques candidates doivent être definis : viabilité financière, audit, gouvernance, qualité des données, besoins de recapitalisation et capacité à protéger les actionnaires minoritaires.

C’est plus lent, mais politiquement plus contrôlable qu’une négociation avec des multinationales.

3. Actionner les incitations fiscales déjà prévues dans la loi et les rendre visibles

Le texte contient déjà plusieurs leviers fiscaux (Titre VII), mais leur efficacité dépendra entièrement de la manière dont ils seront traduits en Loi de finances et communiqués :

a. taux réduit d’impôt sur les sociétés pour les sociétés cotées (art. 179), conditionné à la transparence et à l’absence de sanctions — un signal clair que la conformité paie ;

b. exonération des droits proportionnels sur les augmentations de capital par appel public à l’épargne (art. 182) ;

c. mesures fiscales incitatives temporaires, que l’État peut instituer « pendant une période transitoire » pour favoriser spécifiquement les introductions en bourse et les organismes de placement collectif (art. 183) ; c’est un article-cadre qui laisse une large marge de manœuvre, mais dont les modalités doivent être rapidement précisées conformément à la législation fiscale pour être crédible aux yeux des entreprises qui évaluent le coût-bénéfice d’une cotation.

Les secteurs qui partent favoris : forces et fragilités

Le secteur minier — favori assumé par le Gouvernement

Force : c’est le cœur de l’économie congolaise, porté par une demande mondiale structurellement forte pour le cuivre et le cobalt. Les filiales congolaises des grands groupes sont déjà des sociétés de droit congolais, qui doivent en principe avoir des comptes audités selon des standards internationaux ; un avantage de départ réel.

Faiblesse : ces filiales sont majoritairement contrôlées par des multinationales étrangères peu enclines, spontanément, à diluer leur contrôle et à se soumettre à la transparence exigée d’une société cotée. Sans un levier de négociation clair lié par exemple au renouvellement des droits miniers ; ce secteur restera favori sur le papier plus que dans les faits.

Le secteur bancaire — le candidat le plus « prêt »

Force : Les principales banques commerciales congolaises opèrent déjà sous la supervision prudentielle de la Banque Centrale du Congo et publient des comptes audités, ce qui les rapproche, sur le plan formel, des exigences de reporting financier qu’impose une société cotée. La supervision prudentielle et la certification des comptes garantissent la fiabilité de l’information financière, pas nécessairement la qualité de la gouvernance actionnariale au sens où l’exige le Titre II de la loi (égalité de traitement des actionnaires, transparence envers les minoritaires, gestion des conflits d’intérêts) — ce sont deux standards différents, et le second reste largement à démontrer au cas par cas.

Faiblesse : un actionnariat souvent concentré, peu habitué à ouvrir une part significative de son capital au public congolais.

Les télécoms — un candidat séduisant pour le grand public

Force : des marques connues de tous, une base de clientèle immense, des flux de trésorerie récurrents qui plairaient à l’épargnant congolais ordinaire.

Faiblesse : un contrôle capitalistique logé au niveau des groupes étrangers, avec peu d’incitation locale à ouvrir le capital des filiales congolaises sans pression réglementaire ou négociation ciblée.

Rendre le marché liquide : la demande d’abord

Une bourse sans acheteurs récurrents et solides reste une vitrine. La priorité la plus négligée dans le débat public est, à mon sens, la réforme du système de retraite congolais. La sécurité sociale en RDC repose depuis 2016 (Loi n°16/009 du 15 juillet 2016) sur la Caisse Nationale de Sécurité Sociale (CNSS, ex-INSS), un régime général obligatoire pour les seuls travailleurs du secteur formel, géré en répartition (les cotisations d’aujourd’hui financent les pensions d’aujourd’hui), sans véritable pilier de capitalisation qui investirait durablement dans les actifs financiers locaux. Dans un pays où l’écrasante majorité de l’emploi relève de l’économie informelle. Un constat qui vaut largement à l’échelle du continent, où de nombreux Africains restent sans couverture sociale selon la FANAF (la Fédération des Sociétés d’Assurances de Droit National Africaines). La base de cotisants du secteur formel reste structurellement étroite.

Deux comparaisons régionales éclairent la voie à suivre et la nuance à y apporter. Au Kenya, la Retirement Benefits Authority (RBA) autorise les régimes de retraite à investir jusqu’à 70 % de leurs actifs en actions cotées sur une bourse de la Communauté d’Afrique de l’Est. Dans les faits, la part des actions cotées dans leurs portefeuilles est restée nettement inférieure à ce plafond : elle est passée de 13,6 % fin 2022 à 8,4 % fin 2023, avant de remonter à 9,0 % fin 2024, sous l’effet conjoint des choix d’allocation et des fluctuations des marchés. En Afrique du Sud, le Règlement 28 de la loi sur les fonds de pension fixe des plafonds prudentiels (75 % maximum en actions, 45 % maximum en actifs étrangers) plutôt qu’un plancher d’investissement local obligatoire ; il n’empêche, les fonds de pension et compagnies d’assurance y détiennent tout de même près de 40 % de la capitalisation totale de la JSE (Johannesburg Stock Exchange), sur plus de 4 000 milliards de rands d’actifs sous gestion. C’est cette logique de plafond prudentiel, un cadre qui autorise et encourage l’investissement local sans l’imposer rigidement qui mérite d’inspirer une réforme congolaise, plutôt qu’une obligation statutaire d’allocation locale : une règle trop rigide concentrerait le risque des retraités congolais sur un marché encore jeune et peu diversifié, ce qui irait à l’encontre de l’objectif même de protection qu’une réforme des retraites doit poursuivre.

À combiner avec cette réforme des retraites :

a. Des plafonds prudentiels appropriés et, le cas échéant, des incitations fiscales pour que les compagnies d’assurance congolaises investissent une part de leurs provisions techniques dans les titres cotés localement.

b. Des produits d’épargne accessibles à la diaspora congolaise, dont le potentiel d’investissement patriotique reste largement inexploité.

c. Une véritable politique d’éducation financière déjà prévue à l’article 31 de la loi pour que l’épargnant congolais moyen comprenne et fasse confiance à ce nouvel instrument.

d. Un accès simplifié et mobile au courtage, tirant parti de la pénétration déjà massive du mobile money dans le pays.

e. Un accompagnement technique resserré, via le partenariat effectivement noué avec la Société Financière Internationale (SFI/IFC) : un protocole de coopération a été signé à Kinshasa le 18 juin 2026 entre le ministre des Finances, Doudou Fwamba, et le directeur pays de la SFI, Malick Fall, couvrant le cadre réglementaire, les infrastructures de marché, le renforcement des capacités et l’accompagnement des premières opérations pour préparer concrètement les premières entreprises candidates à la discipline d’une société cotée.

La bourse de marchandises : un potentiel sous-exploité

Le débat public se concentre presque exclusivement sur la bourse des valeurs mobilières et sur les entreprises à coter. C’est compréhensible, mais c’est à mon sens une erreur de perspective : pour une économie comme la nôtre, dominée par l’extraction et l’exportation de matières premières, la bourse de marchandises n’est pas un complément accessoire ; elle touche directement à la manière dont le pays capte, ou laisse échapper, la valeur de ses propres ressources.

Pourquoi elle compte pour l’économie congolaise

Aujourd’hui, l’essentiel du commerce de matières premières congolaises ;cuivre, cobalt, bois, produits agricoles se négocie de gré à gré, souvent sans réelle transparence sur les prix, au détriment des petits producteurs et des PME qui n’ont ni le pouvoir de négociation ni l’accès à l’information des grands négociants internationaux. Une bourse de marchandises organisée change cette dynamique de trois façons concrètes :elle peut favoriser une formation plus transparente des prix; elle transforme le récépissé d’entrepôt en un instrument que le producteur peut mettre en garantie auprès d’une banque, sans attendre la vente effective de sa récolte ou de son minerai ; etelle peut améliorer la visibilité statistique de l’Étatsur des flux commerciaux qui échappent aujourd’hui largement à toute traçabilité centralisée.

Les atouts pour un démarrage réussi

  • Une demande structurelle réelle, mais qu’il faut se garder de présenter comme une garantie de stabilité. La RDC assure à elle seule environ 73 % de l’offre mondiale de cobalt miné et se classe deuxième producteur mondial de cuivre, avec plus de 2,5 millions de tonnes produites en 2023 (USGS, rapport ITIE-RDC 2022) ; Goldman Sachs anticipe un cuivre pouvant approcher 15 000 $/tonne d’ici le milieu des années 2030, porté par l’électrification et la demande liée à l’intelligence artificielle. Mais ce potentiel de volume s’accompagne d’une volatilité considérable, que la bourse devra apprendre à absorber plutôt qu’à ignorer : le cobalt est passé de plus de 80 000 $/tonne en 2022 à environ 25 000 $/tonne fin 2023, avant de plus que doubler pour dépasser 56 000 $/tonne en janvier 2026, à la suite de l’embargo à l’exportation décrété par la RDC en février 2025. Des analystes du secteur (Benchmark Mineral Intelligence) soulignent d’ailleurs que cette concentration sur deux produits, cuivre et cobalt, expose le futur marché congolais à un risque structurel de dépendance à un nombre restreint de matières premières.
  • Un texte de loi qui couvre large dès le départ ; minerais, bois d’œuvre, hydrocarbures, produits agricoles, énergie électrique de gros et quotas carbones ; ce qui laisse la possibilité de faire décoller un segment pendant que les autres se construisent plus lentement.
  • Un volume d’échanges informels réel, mais difficile à quantifier avec certitude à ce stade ; signe, en soi, du problème que la bourse devrait résoudre. Selon les sources, la part de la production artisanale de cobalt varie de moins de 2 % (Benchmark Mineral Intelligence, 2024) à 10-30 % de la production nationale (IIED/AFREWATCH, 2023), avec entre 150 000 et 200 000 creuseurs recensés et jusqu’à un million de personnes dépendant de ces revenus. Cet écart entre estimations n’est pas un détail : il illustre précisément le déficit de traçabilité qu’une bourse organisée est censée corriger. La prudence invite donc à parler d’un volume informel significatif mais mal mesuré, plutôt que « considérable ».
  • Un intérêt politique affiché du Gouvernement pour ce secteur, ce qui facilite en principe la coordination interministérielle nécessaire entre Mines, Agriculture et Finances.

Les fragilités à ne pas sous-estimer

  • Une infrastructure physique quasiment à construire : le Titre IV de la loi exige des entrepôts agréés, des systèmes de pesage, de certification et de traçabilité ; autant de chantiers coûteux et longs, dans un pays où le réseau routier et électrique reste un frein majeur au transport des marchandises vers ces entrepôts.
  • Une coordination interinstitutionnelle lourde : la certification minière relève du Code minier, la certification agricole des normes phytosanitaires, chacune avec son autorité propre ; la loi organise cette collaboration sur le papier, mais la faire fonctionner au quotidien est un défi d’une tout autre nature.
  • Un secteur artisanal minier et agricole très largement informel, peu enclin spontanément à se plier aux exigences de certification et de traçabilité qu’impose une négociation en bourse.
  • Un risque réel de doublonner des dispositifs de traçabilité déjà existants sur certains minerais, ce qui peut créer de la confusion plutôt que de la simplification si la coordination n’est pas bien pensée dès le départ.

Le potentiel d’un segment consacré aux crédits carbone

Il existe cependant un segment qui peut échapper largement à ces contraintes physiques, et démarrer beaucoup plus vite que le cuivre ou le café : les crédits carbones. L’article 7 de la loi les range explicitement parmi les « marchandises » négociables, au même titre que les minerais ou le bois. C’est un choix de rédaction lourd de conséquences pratiques, car un crédit carbone n’a besoin ni d’entrepôt, ni de pesage, ni de transport sécurisé, ni de certificat phytosanitaire ; il s’agit d’un actif dématérialisé dont l’intégrité dépend toutefois de règles robustes de comptabilisation, de registre, de vérification et de prévention du double comptage, que la RDC développe activement depuis plusieurs années. La négociation d’un crédit carbone repose sur une infrastructure de registre et de transfert de droits dématérialisés plutôt qu’une matière première physique, ce qui le rapproche davantage, en termes de rapidité de mise en œuvre, du modèle plus simple de la bourse des valeurs mobilières que de celui, beaucoup plus lourd, des minerais ou des produits agricoles. Si un segment de la bourse de marchandises devait démontrer rapidement sa viabilité, avant même que les entrepôts agréés pour le cuivre ou le cacao ne soient pleinement opérationnels, ce segment carbone pourrait constituer une option de démarrage, sous réserve de l’intégrité environnementale, de la clarté des droits et de l’articulation avec les règles nationales et internationales applicables, porté de surcroît par une demande internationale déjà existante, que la démonstration se fera.

Conclusion et une feuille de route en quatre temps

Plutôt qu’une liste de recommandations, je crois utile de les hiérarchiser dans le temps, l’erreur la plus commune, dans ce type de réforme, est de vouloir tout mener de front.

Temps 1 — Les préalables institutionnels (2026-2027)

Mettre en place l’Autorité des Marchés financiers et son Règlement général avant toute chose : aucune autre étape n’a de valeur juridique tant que cette fondation n’est pas posée.

Agréer, dans la foulée, l’entreprise de marché, le dépositaire central et les banques de règlement, en s’appuyant sur l’accompagnement technique déjà engagé avec la SFI.

Temps 2 — Le projet pilote (2027)

Choisir avec soin le tout premier émetteur, quitte à retenir une entreprise publique déjà assainie plutôt qu’un dossier minier plus prestigieux mais plus incertain pour maximiser les chances d’une première cotation réussie.

Ne pas sacrifier la qualité de cette première opération à la pression du calendrier : un échec visible sur le premier titre coûterait plus cher, en confiance, que six mois de retard supplémentaires.

Temps 3 — La constitution parallèle de l’offre et de la demande (2027-2029)

Engager, en parallèle et non après coup, la réforme du système de retraite et l’ouverture progressive du capital des filiales minières congolaises ; les deux chantiers se renforcent mutuellement et perdent une grande partie de leur efficacité s’ils sont menés en séquence plutôt qu’en parallèle.

Traiter les incitations fiscales comme un engagement d’État à long terme, pas comme une mesure conjoncturelle révisable au gré des lois de finances successives.

Temps 4 — La montée en charge (au-delà de 2029)

S’inspirer sans les copier des trajectoires de la BRVM, de Nairobi et de Johannesburg : chacune a mis dix à vingt ans à atteindre une liquidité réelle la patience institutionnelle est elle-même une stratégie.

Les indicateurs à suivre, dès le départ

Un texte de loi et des annonces politiques ne suffisent pas à mesurer un succès. Je proposerais de suivre, publiquement et dans la durée, au moins cinq indicateurs : le nombre d’émetteurs effectivement cotés ; le flottant réel mis à disposition du public (et pas seulement le capital nominal émis) ; le taux de rotation des titres (le volume échangé rapporté à la capitalisation, qui mesure la liquidité réelle plutôt que l’existence formelle d’un marché) ; les coûts de transaction supportés par un investisseur ordinaire ; et des indicateurs de protection des investisseurs, comme le délai moyen d’indemnisation par le Fonds de garantie ou le nombre de sanctions prononcées par l’AMF.

C’est le suivi de ces chiffres, plus que toute déclaration d’intention, qui dira si la Kinshasa Stock Exchange est devenue un marché vivant ou reste une vitrine institutionnelle.

La loi du 20 août 2026 ouvre une porte que la RDC n’avait jamais eue. La franchir dépendra moins du texte lui-même que de la constance avec laquelle l’État, les régulateurs et les acteurs économiques congolais sauront, dans la durée, transformer ce cadre juridique en un marché véritablement vivant.


Willy Bashiya Mbayi est titulaire d’un Master en Économie et Finance et cumule plus de deux décennies d’expérience en tant que professionnel du secteur financier, acquise en Afrique du Sud et aux États-Unis. Il intervient également en tant que consultant sur des transactions transfrontalières (cross-border transactions).

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