Créer une entreprise peut prendre près de quatre mois à Kinshasa, obtenir un permis de construire jusqu’à cinq mois à Matadi et transférer une propriété plus de deux mois dans certaines villes. Dans son rapport Business Ready 2026 consacré à la République démocratique du Congo, la Banque mondiale souligne des profondes faiblesses qui continuent d’entraver le développement du secteur privé, malgré les progrès enregistrés ces dernières années.
Réalisée dans les villes de Kinshasa, Matadi, Kisangani et Kananga, cette vaste enquête révèle un paradoxe congolais : le pays dispose désormais d’un cadre réglementaire relativement moderne, inspiré notamment des normes de l’OHADA, mais son application sur le terrain demeure marquée par la lenteur administrative, le manque de numérisation et la persistance des pratiques informelles.
Selon la Banque mondiale, la RDC a enregistré une croissance de 6,5 % en 2024, portée principalement par l’expansion du secteur minier, tandis que la croissance devrait atteindre 5,3 % en 2025.
Des programmes d’appui à l’entrepreneuriat, notamment le Projet d’Appui au Développement des Micro, Petites et Moyennes Entreprises (PADMPME), ont permis la création de plus de 6 000 entreprises et près de 15 000 emplois.bCependant, ces résultats restent fragiles.
« Malgré son immense potentiel, la RDC continue de faire face à des contraintes structurelles qui limitent la productivité et l’expansion du secteur privé », souligne le rapport.
Des scores parmi les plus faibles du continent
L’étude révèle que les quatre villes évaluées obtiennent des scores inférieurs à 40 sur 100 dans les principaux domaines liés à la vie des entreprises. La création d’entreprise affiche un score moyen de seulement 30,3 points sur 100, soit près de deux fois moins que la moyenne observée en Afrique subsaharienne, estimée à 63,3 points.
Les permis de construire obtiennent 29,7 points, les transferts de propriété 39,8 points, tandis que le règlement des litiges commerciaux, domaine le plus performant, n’atteint que 37,9 points. Pour les experts de la Banque mondiale, ces résultats traduisent un décalage important entre les textes légaux et la réalité administrative quotidienne.
Créer une entreprise : un véritable parcours du combattant Le rapport décrit en détail les difficultés auxquelles sont confrontés les entrepreneurs souhaitant formaliser leurs activités.
Bien que la législation congolaise permette théoriquement la création simplifiée d’une société à responsabilité limitée, les procédures restent particulièrement lourdes. À Matadi, l’enregistrement complet d’une entreprise nécessite en moyenne 41 jours. À Kisangani, il faut compter 70 jours, 80 jours à Kananga et jusqu’à 117 jours à Kinshasa.
Les coûts sont tout aussi élevés. La création d’une société peut atteindre 1 590 dollars dans la capitale, soit plus de deux fois le revenu national brut annuel moyen par habitant estimé à 610 dollars.
L’obtention du Numéro d’Identification Fiscale (NIF), du Numéro d’Identification Nationale (IDNAT), des affiliations à la CNSS, à l’INPP ou encore à l’ONEM constitue l’un des principaux goulots d’étranglement.
Dans certains cas, l’obtention du seul NIF peut prendre jusqu’à 60 jours à Kinshasa. Le rapport note également que les entrepreneurs sont souvent contraints d’effectuer des relances permanentes auprès des administrations et de verser des « frais de motivation » pour accélérer le traitement de leurs dossiers.
Le financement reste la première préoccupation des entreprises
Les conclusions de l’enquête menée auprès de plus de 1 025 entreprises à travers le pays confirment les difficultés du tissu économique. Plus d’une entreprise sur trois (35,3 %) considère l’accès au financement comme le principal obstacle à son développement. L’instabilité politique arrive en deuxième position avec 19,2 %, suivie de l’insécurité, des vols et du désordre public (17,5 %).
Les PME apparaissent comme les plus vulnérables face au manque de crédit, tandis que les grandes entreprises dénoncent davantage la concurrence jugée déloyale du secteur informel. Autre signal inquiétant : 65 % des entreprises interrogées considèrent l’accès au foncier comme une contrainte majeure à leurs activités.
Des permis de construire encore largement informels
Le secteur de la construction illustre particulièrement les dysfonctionnements administratifs. La Banque mondiale relève que le système des permis de construire demeure fortement dépendant de procédures manuelles et de réseaux informels. À Kinshasa, un permis peut être obtenu en seulement 42 jours, mais cette apparente rapidité s’explique souvent par l’absence de contrôles rigoureux ou par des régularisations a posteriori.
À Matadi, les délais atteignent en revanche 150 jours. Le Guichet Unique de Permis de Construire (GUPEC), censé simplifier les démarches, n’est pleinement opérationnel qu’à Kinshasa et Kananga. À Kisangani, il n’existe pas encore, tandis qu’à Matadi il fonctionne de manière très limitée.
Les coûts oscillent entre 4 950 et 6 372 dollars selon les villes, auxquels s’ajoutent fréquemment des paiements informels représentant jusqu’à 19 % des dépenses totales.
Le foncier, autre maillon faible de l’économie
Les procédures de transfert de propriété apparaissent également particulièrement lourdes. Toutes les opérations continuent d’être réalisées sur support papier, sans registre foncier numérique accessible au public.
Les délais varient entre 49 jours à Kisangani et 84 jours à Kinshasa.
Dans la capitale, l’intervention systématique de l’Inspection générale des finances dans la validation des transactions immobilières, mise en place pour lutter contre les fraudes foncières, contribue à rallonger davantage les procédures.
Le coût total des transferts représente entre 15 % et 20 % de la valeur du bien concerné, un niveau considéré comme particulièrement élevé au regard des standards internationaux.
Une justice commerciale minée par les retards
Le rapport met également en évidence les difficultés persistantes du système judiciaire commercial. Malgré l’existence de tribunaux de commerce spécialisés et l’application du droit OHADA, le règlement d’un litige commercial nécessite entre 98 et 172 jours selon les villes. Les coûts peuvent atteindre jusqu’à 47 % du montant réclamé.
La faible numérisation des juridictions, les grèves récurrentes du personnel judiciaire, le manque de magistrats et la multiplication des paiements informels sont régulièrement cités parmi les principales causes de ces retards.
À Kisangani et Kananga, moins de 10 % des entreprises interrogées considèrent les tribunaux comme totalement impartiaux.
La Banque mondiale appelle à une révolution numérique
Face à ces constats, l’institution de Bretton Woods estime que la numérisation constitue la réforme la plus urgente.
Le rapport recommande la mise en place d’une plateforme entièrement numérique pour la création d’entreprise, la digitalisation des registres fonciers, la modernisation du système des permis de construire ainsi que l’informatisation de la gestion des dossiers judiciaires. Par ailleurs, la Banque mondiale préconise également la publication systématique des frais administratifs, le renforcement des mécanismes de contrôle et la mise en place d’outils de dénonciation anonymes afin de lutter contre la corruption.
Pour l’institution, l’amélioration du climat des affaires constitue désormais une condition essentielle pour transformer le potentiel économique exceptionnel de la RDC en croissance inclusive et durable.
« Des règles plus transparentes, des procédures simplifiées et des services publics efficaces sont indispensables pour attirer les investissements, favoriser la formalisation des entreprises et créer massivement des emplois », conclut le rapport.
Eldad B.









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