Les rapports 2025 de Rawbank, Standard Bank RDC, BOA-RDC et Access Bank RDC décrivent des établissements rentables et globalement bien capitalisés, mais révèlent une autre faiblesse du financement bancaire en République démocratique du Congo. Dans les portefeuilles documentés, le crédit reste fortement dollarisé, le financement de long terme demeure limité et une part importante des ressources collectées n’est pas transformée en prêts à la clientèle.
La principale tension révélée par ces quatre rapports n’est pas nécessairement un manque de ressources dans les banques. Elle se situe davantage dans la manière dont ces ressources sont transformées en financement de l’économie. Rawbank publie 4,8 milliards USD de dépôts pour 2,29 milliards USD de crédits à fin 2025, soit un ratio crédits/dépôts de 47,77 %. Autrement dit, moins de la moitié de ses dépôts correspondent à un encours de crédit selon cet indicateur publié par la banque. L’écart entre les deux masses atteint environ 2,51 milliards USD, sans que cette différence puisse être assimilée à de l’argent immédiatement disponible pour de nouveaux prêts, puisqu’une banque conserve également des liquidités, placements et autres actifs nécessaires à son fonctionnement et au respect des normes prudentielles.
Le cas de BOA-RDC va dans le même sens, mais avec une évolution particulièrement instructive. Ses dépôts clientèle atteignent 1 207,9 milliards de CDF en 2025, contre 1 095,5 milliards un an plus tôt. Dans le même temps, les opérations avec la clientèle reculent de 933,7 milliards à 874,8 milliards de CDF, soit une baisse de 6,3 % calculée par Lepoint.cd. La trésorerie et les opérations interbancaires augmentent au contraire de 381,1 milliards à 616,1 milliards de CDF, soit près de 62 %. BOA a donc augmenté son bilan et ses dépôts tout en réduisant son exposition comptable à la clientèle.
Chez Standard Bank, 99,3 % des crédits sont en devises
La dollarisation apparaît avec une netteté particulière dans le rapport de Standard Bank RDC. Sur 3 418,3 milliards de CDF de crédits ventilés par monnaie à fin 2025, 3 394,3 milliards sont libellés en monnaies étrangères et seulement 24,1 milliards en monnaie nationale. Selon un calcul de Lepoint.cd, cela représente 99,3 % des crédits en devises et 0,7 % en francs congolais. La banque reconnaît elle-même le « niveau élevé de dollarisation » de l’économie congolaise.
Cette structure rend également les comparaisons comptables particulièrement sensibles au change. Standard Bank indique que l’appréciation d’environ 29 % du franc congolais en 2025 a conduit à une contraction de 1 % de son bilan lorsqu’il est présenté en CDF. Exprimé en dollars, le même bilan progresse de 29 %. Les dépôts augmentent de 6 % en CDF mais de 39 % en dollars. Le risque n’est pas nécessairement une insuffisance de capital bancaire, mais une forte dépendance de la lecture des bilans et des besoins de financement à la devise dans laquelle les activités sont libellées.
Le rapport de Standard Bank révèle surtout une faiblesse beaucoup plus directement liée à l’investissement productif. Sur ses 3 418,3 milliards de CDF de crédits, seulement 3,07 milliards sont classés à long terme, soit 0,09 % du total selon un calcul de Lepoint.cd. Les crédits à court terme représentent 2 591 milliards de CDF, auxquels s’ajoutent 296,8 milliards de découverts. Ensemble, ces deux catégories pèsent environ 84,5 % du portefeuille. Le crédit à moyen terme atteint 527,4 milliards.
Cette structure est cohérente avec le modèle déclaré de Standard Bank RDC, qui sert principalement les grandes entreprises et groupes multinationaux. Elle ne peut donc pas être extrapolée à l’ensemble du marché. Elle montre néanmoins la difficulté que peut rencontrer un investissement exigeant une dette bancaire sur dix ou quinze ans lorsque la maturité longue occupe une place aussi réduite dans un portefeuille bancaire de cette taille.
BOA-RDC présente une structure moins extrême. Son tableau de qualité du portefeuille affiche 25,5 milliards de CDF de crédits nets à long terme, contre 622,9 milliards à moyen terme, 56,2 milliards à court terme et 165,9 milliards de découverts. Le long terme représente ainsi environ 2,9 % des 870,5 milliards de CDF de crédits nets ventilés par échéance.
Les PME déposent encore beaucoup plus qu’elles n’empruntent chez Rawbank
Rawbank fournit un autre indicateur particulièrement utile pour mesurer le problème de transformation des ressources bancaires. Son encours de crédit aux PME a progressé de près de 70 % en 2025, tandis que les dépôts de ce segment augmentaient de 16 %. Malgré cette accélération, le ratio crédits/dépôts des PME n’est passé que de 16 % à 20 %. La banque indique avoir traité plus de 5 000 dossiers de financement PME pour un volume d’environ 500 millions USD.
Ce chiffre ne signifie pas que 80 % des dépôts des PME devraient automatiquement être prêtés à ces mêmes entreprises. Les ressources bancaires sont fongibles et doivent également financer les besoins de liquidité, les placements, les contraintes réglementaires et les crédits accordés à d’autres catégories de clients. Mais un ratio de 20 % montre l’écart persistant entre la capacité du segment PME à apporter des ressources à la banque et le volume de crédit qui lui est associé.
La concentration sectorielle complète cette lecture. Rawbank indique que 32,3 % de son portefeuille de crédits est lié au secteur minier. Standard Bank, dont le modèle est orienté vers les grandes entreprises, publie 3 379,9 milliards de CDF de crédits aux entreprises et établissements privés, tandis que les ménages n’en représentent que 4,2 milliards dans le tableau prudentiel et qu’aucun montant n’est renseigné sur la ligne PME. Ces données décrivent des modèles commerciaux propres à chaque établissement et non une anomalie en soi, mais elles montrent combien le financement bancaire documenté reste orienté vers les contreparties capables d’absorber de gros volumes.
Cette prudence dans l’allocation du crédit coexiste avec des niveaux de rentabilité et de capital parfois élevés. BOA-RDC publie un ROE prudentiel de 55,67 % et un ROA de 5,18 %, alors même que son encours clientèle recule. Access Bank affiche pour sa part un ratio de solvabilité globale de 32,39 % et un ratio de levier de 16,80 %, mais un ROE de 17,74 % et des charges de structure équivalentes à 84,13 % du produit net bancaire.
Standard Bank montre enfin pourquoi un ratio de solvabilité élevé ne suffit pas à résumer le risque. Malgré une solvabilité globale de 26,16 %, son ratio de levier atteint 4,82 %, sous le seuil de 5 % mentionné dans son rapport. La banque indique avoir convenu d’un plan de remédiation avec la Banque Centrale du Congo. Son ratio relatif aux avoirs et créances sur correspondants étrangers ressort par ailleurs à 90 %, contre une limite réglementaire de 30 %.
Pris ensemble, ces quatre rapports dessinent donc un problème plus précis qu’une supposée insuffisance générale de liquidité. La question est celle de la transformation de ressources bancaires abondantes en crédit productif, notamment en monnaie nationale et sur des maturités suffisamment longues pour accompagner l’investissement. Les données disponibles ne permettent pas d’étendre cette conclusion à toutes les banques de RDC, mais elles montrent que solidité prudentielle, rentabilité et profondeur du financement de l’économie sont trois réalités différentes.
J. KAKESA









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