La République démocratique du Congo a consacré 18,91 milliards USD à la rémunération des agents publics entre 2021 et 2025. Sur cette période, la masse salariale est passée de 2,75 milliards USD en 2021 à 4,58 milliards USD en 2025, selon une analyse du Centre de recherche en finances publiques et développement local. En moyenne, les rémunérations ont absorbé plus de 43 % des recettes internes de l’État.
Ce montant ne signifie pas que près de 19 milliards USD ont été détournés. Il comprend les salaires régulièrement versés aux enseignants, militaires, policiers, magistrats, agents de santé et fonctionnaires civils. Le problème réside plutôt dans l’incapacité persistante de l’État à établir un fichier unique, fiable et régulièrement actualisé de toutes les personnes rémunérées par le Trésor.
La Banque mondiale relevait encore en 2025 que la RDC ne disposait pas d’une base consolidée couvrant l’ensemble des administrations. Les enseignants, les professionnels de santé, les forces de sécurité et les magistrats continuaient notamment d’être gérés dans des fichiers distincts. Cette fragmentation complique la vérification des effectifs et ouvre la voie aux doublons, aux paiements indus et aux écarts entre les listes administratives et la paie.
Des statistiques différentes selon les catégories étudiées
Les chiffres sur les effectifs doivent être interprétés avec prudence. Une opération portant sur les agents de carrière des services publics avait ramené les effectifs déclarés de 1 425 086 à 677 630 agents certifiés réguliers, puis à 549 121 personnes identifiées physiquement à une étape ultérieure du processus. Cette différence ne permet pas d’affirmer automatiquement que tous les agents non certifiés étaient fictifs. Certains dossiers pouvaient être incomplets, non encore traités ou appartenir à des catégories gérées séparément.
Une autre revue, portant sur un périmètre public plus large, a recensé 2,501 millions d’agents en 2025. Parmi eux, 1,867 million étaient rémunérés, tandis que 634 000 n’étaient pas encore pris en charge par la paie. Cette seconde statistique inclut davantage de catégories et ne peut donc pas être directement comparée au fichier des seuls agents de carrière.
La coexistence d’agents payés irrégulièrement et de fonctionnaires effectivement en poste mais non rémunérés illustre le déséquilibre du système. Une partie des ressources publiques peut continuer à financer des dossiers non conformes, alors que des enseignants, agents administratifs ou professionnels de santé attendent leur mécanisation.
L’audit présenté par l’Inspection générale des finances en avril 2023 avait déjà mis en évidence l’ampleur des anomalies. Plus de 145 000 agents payés utilisaient des numéros matricules incorrects ou fabriqués, plus de 40 000 personnes étaient rémunérées sans figurer sur les listes de leurs services et plus de 90 000 partageaient leur matricule avec d’autres bénéficiaires. L’IGF avait aussi identifié 961 agents impliqués dans la gestion de ces irrégularités.
Le manque à gagner avait alors été estimé à près de 149 milliards de francs congolais par mois, soit environ 66,2 millions USD au taux utilisé au moment de l’audit. Annualisée, cette estimation approchait 800 millions USD. Elle ne permet toutefois pas de conclure que cette perte s’est répétée au même niveau pendant plusieurs années, l’IGF n’ayant pas précisé la durée exacte des irrégularités constatées.
Ces anomalies ne concernent pas seulement des identités entièrement inventées. Elles peuvent aussi prendre la forme de doublons, de personnes ayant quitté leur poste mais toujours payées, de matricules attribués à plusieurs bénéficiaires ou d’agents travaillant dans le secteur privé ou à l’étranger tout en continuant à recevoir un salaire public.
La réforme de 2027 attendue sur des résultats mesurables
Le gouvernement annonce une nouvelle politique salariale à partir de 2027. Jean-Pierre Lihau affirme que la rémunération ne reposera plus uniquement sur l’existence d’un numéro matricule, mais sur la présence et le travail effectivement accomplis. Le projet doit également réduire les écarts de traitement entre les administrations et entre Kinshasa et les provinces.
Cette orientation doit encore être intégrée au budget 2027 et accompagnée d’outils capables de contrôler réellement la paie. L’annuaire numérique, l’identification biométrique et le futur système intégré de gestion des ressources humaines et de la paie peuvent améliorer la situation, à condition que les différentes bases administratives soient interconnectées.
Le contrôle devra aussi permettre de distinguer rapidement trois catégories. Les agents réguliers et présents doivent être payés à temps. Les personnes réellement en fonction mais non mécanisées doivent voir leur situation régularisée. Les dossiers fictifs, les doublons et les bénéficiaires irréguliers doivent être désactivés, avec récupération des sommes indûment versées lorsque les responsabilités sont établies.
Le Fonds monétaire international demande au gouvernement de contenir la masse salariale autour de 35 % des recettes fiscales et non fiscales à moyen terme, contre environ 43 % en 2025. Il recommande notamment de limiter les recrutements sans couverture budgétaire, de poursuivre l’identification biométrique et de conditionner les nouvelles augmentations salariales à des économies ou à des recettes supplémentaires.
L’enjeu ne consiste donc pas seulement à réduire la masse salariale. Une administration trop peu payée, vieillissante ou privée de personnel qualifié ne peut pas fournir de meilleurs services. La réforme doit plutôt garantir que chaque franc inscrit dans la paie correspond à une personne identifiée, régulièrement engagée et réellement présente à son poste.
Les 18,9 milliards USD dépensés en cinq ans montrent le poids de la fonction publique dans les finances nationales. Le véritable scandale ne réside pas dans le paiement des agents qui travaillent, mais dans un système capable de rémunérer des dossiers irréguliers tout en laissant des centaines de milliers de personnes sans prise en charge. La réforme annoncée pour 2027 sera jugée sur des résultats simples, la suppression des paiements frauduleux, la régularisation des vrais agents et la publication des économies effectivement réalisées.
— M. KOSI









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