La Gécamines, longtemps colonne vertébrale de l’économie minière congolaise, traverse une phase critique qui questionne profondément la gouvernance publique en République démocratique du Congo. Produisant à peine 10 000 tonnes de cuivre par an – un niveau dérisoire comparé à son passé industriel – l’entreprise nationale ne fonctionne aujourd’hui ni avec un budget structuré, ni avec une planification opérationnelle digne de ce nom. Le constat dressé par la mission parlementaire conduite par le député John Kabeya Mbonda, dont le rapport a été remis le 9 juin au président de l’Assemblée nationale, Vital Kamerhe, confirme l’ampleur des dérèglements internes.
Le cœur du problème réside dans l’incapacité de la Gécamines à générer de la valeur en propre. Loin de ses ambitions initiales, elle dépend désormais des dividendes issus de partenariats, sans levier industriel autonome. L’expert du secteur extractif Jean-Pierre Okenda évoque une entreprise « devenue société de services« , piégée dans des logiques politiques où les objectifs économiques sont systématiquement dilués. Il souligne une faiblesse structurelle inquiétante : l’absence d’une évaluation précise des actifs réels, notamment miniers. Une grande partie des permis aurait été cédée, ne laissant que des fragments de concessions difficilement exploitables.
Le passif de l’entreprise reste également flou, avec des dettes « très importantes » qui ne sont ni auditées ni hiérarchisées selon leur caractère assurable ou non. Cette opacité empêche toute projection réaliste. Pour Okenda, tout redressement crédible doit débuter par un audit complet des états financiers et juridiques de la société. Ce n’est qu’à partir de ces données que pourrait s’ouvrir une discussion sur une éventuelle recapitalisation, voire l’entrée au capital d’investisseurs privés.
Le rapport parlementaire pointe en filigrane une défaillance institutionnelle plus large. L’absence de contrôle réel, la capture de la Gécamines par certains cercles politiques, et l’impossibilité pour les gestionnaires d’être redevables rendent tout mécanisme de réforme inopérant sans volonté politique affirmée. Dans un pays où les recettes minières représentent plus de 40 % des revenus d’exportation, le dysfonctionnement d’un tel acteur ne peut être considéré comme un simple problème d’entreprise publique.
La RDC ambitionne de faire des revenus miniers un moteur de financement de ses politiques publiques, notamment pour couvrir les besoins en infrastructures, en sécurité alimentaire et en éducation. Mais tant que les entreprises du portefeuille de l’État comme la Gécamines seront en déshérence, l’État s’expose à un double paradoxe : perte de souveraineté économique et dépendance accrue à des opérateurs étrangers mieux organisés et plus transparents.
Le débat sur l’ouverture du capital de la Gécamines revient avec insistance. Mais cette hypothèse, politiquement sensible, nécessite une assise juridique claire et des garanties sur la transparence du processus. En l’absence de données fiables sur la situation actuelle de l’entreprise, toute tentative de privatisation partielle risquerait d’amplifier les dérives observées depuis deux décennies.
Pour les observateurs du secteur, l’État congolais n’a d’autre choix que d’engager une réforme rigoureuse du périmètre public minier. Non seulement pour restaurer la viabilité économique de la Gécamines, mais aussi pour montrer à ses partenaires – en particulier la Chine et les institutions financières internationales – que la RDC est capable d’assurer une gouvernance responsable de ses ressources stratégiques. Car à ce stade, la principale richesse du pays reste sous-exploitée, mal encadrée et vulnérable aux intérêts privés.
— Peter MOYI

