Exclusif – Détresses sociales, salaires gelés, direction absente : enquête sur le déclin de la Gécamines

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Plus de 2 000 agents de la Gécamines, société minière publique de la RDC, attendent toujours leur départ à la retraite. La cause : une dette sociale accumulée de 120 millions de dollars envers la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS), qui empêche la régularisation des dossiers. Cette situation, qualifiée de « verrouillage administratif » par une mission parlementaire dépêchée à Lubumbashi en mai 2025, s’ajoute à une série d’anomalies internes mettant à mal la viabilité de l’entreprise.

Alors que la masse salariale mensuelle dépasse 30 millions USD pour un effectif d’environ 5 776 employés, les écarts de rémunération dépassent 400 % entre les dirigeants et les agents de base. Une distorsion qui alimente les tensions syndicales et fragilise la cohésion interne. Plusieurs revendications de revalorisation salariale sont restées sans suite depuis près de cinq ans. Le rapport parlementaire pointe également la multiplication des avantages non plafonnés pour le top management, malgré une situation de trésorerie qualifiée de « tendue ».

L’un des dysfonctionnements les plus persistants concerne les vacanteurs : employés présents dans l’entreprise parfois depuis plus de dix ans, mais sans contrat ni protection sociale. Leur nombre exact reste flou, en raison de l’absence d’un fichier de personnel unifié. Ces agents, parfois affectés à des tâches sensibles, échappent à tout encadrement légal. Un ancien cadre de la direction des ressources humaines évoque un « recrutement à la demande, sans suivi budgétaire », dénonçant un système informel toléré depuis plusieurs années.

Sur le plan managérial, la gouvernance actuelle est assurée à distance depuis Kinshasa, tandis que les principaux sites d’exploitation et le siège technique sont situés à Lubumbashi. Le directeur général, Placide Nkala, ne séjournerait sur place que deux semaines par mois, selon les agents interrogés. Cette centralisation des décisions à 2 000 kilomètres du terrain ralentit les arbitrages opérationnels et coupe l’entreprise de ses réalités sociales. Plusieurs conflits internes n’ont pas été traités, faute d’un interlocuteur permanent.

Les retombées attendues par les collectivités riveraines des sites miniers restent elles aussi invisibles. La dotation de 0,3 % du chiffre d’affaires, censée financer des projets communautaires comme le stipule le Code minier révisé de 2018, n’a pas permis d’engager des chantiers concrets. Routes dégradées, absence de centres de santé, écoles vétustes : les témoignages recueillis à Kipushi et dans la commune Annexe de Lubumbashi décrivent une fracture grandissante entre la promesse minière et le vécu local. Plusieurs interlocuteurs affirment n’avoir jamais vu la moindre réunion de consultation locale ces trois dernières années.

Le rapport de la commission parlementaire, bien que confidentiel dans sa version complète, formule plusieurs recommandations transmises au gouvernement. Parmi elles : le lancement d’un audit externe de la masse salariale et des engagements sociaux, le retour de la direction à Lubumbashi pour plus de réactivité, et la régularisation des vacanteurs selon des critères juridiques précis. La commission demande également une enquête sur la traçabilité des fonds affectés au développement communautaire depuis 2020.

Dans un contexte de relance industrielle et de forte pression sur les recettes minières, le sort de la Gécamines revêt une importance stratégique. Le cuivre et le cobalt représentent aujourd’hui plus de 70 % des exportations de la RDC selon les données de la Banque centrale, mais l’entreprise publique peine à capter durablement la valeur ajoutée de cette rente. En 2024, elle n’a versé aucun dividende à l’État actionnaire, malgré sa participation dans plusieurs joint-ventures rentables avec des opérateurs chinois.

Pour les observateurs du secteur, la situation actuelle met en lumière les effets d’un modèle hybride, où l’État conserve des parts sans exercer un contrôle effectif, et où les obligations sociales sont dissociées des performances minières. En l’absence de réformes structurelles, la Gécamines risque de poursuivre son effacement progressif, au profit de partenaires mieux capitalisés mais détachés des enjeux locaux.

Peter MOYI

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