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Afrique subsaharienne : les États empruntent localement à 8,8 % après l’arrêt des euro-obligations entre 2022 et 2024

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Les pays d’Afrique subsaharienne changent progressivement leur manière de financer leurs dépenses publiques. Après des années marquées par un recours important aux prêts extérieurs et aux euro-obligations, plusieurs gouvernements privilégient désormais les emprunts réalisés sur leurs marchés locaux, en monnaie nationale. Cette évolution s’est accélérée après le durcissement des conditions financières mondiales en 2022, lorsque la hausse des taux d’intérêt internationaux a fermé l’accès aux marchés internationaux à de nombreux pays africains.

Pendant les années 2000 et 2010, plusieurs États de la région avaient bénéficié d’un allègement de dette grâce aux initiatives internationales destinées aux pays pauvres très endettés. Dans le même temps, la croissance économique africaine et l’appétit des investisseurs internationaux pour des rendements plus élevés avaient poussé plusieurs gouvernements à émettre des euro-obligations, souvent en dollar ou en euro. Ces financements ont permis de mobiliser rapidement des ressources importantes pour soutenir les budgets publics et les investissements. Mais cette dépendance aux marchés internationaux a aussi exposé les pays africains aux fluctuations du dollar, à la hausse des taux mondiaux et aux changements rapides de confiance des investisseurs.

Lorsque les conditions financières se sont durcies en 2022, plusieurs États ont été exclus des marchés internationaux. Entre le printemps 2022 et janvier 2024, aucun pays d’Afrique subsaharienne n’a émis d’euro-obligations. Face à cette situation, les gouvernements ont commencé à se financer davantage à l’intérieur de leurs frontières, en émettant des titres publics sur les marchés locaux. Aujourd’hui, dans plusieurs pays de la région, la dette intérieure représente une part de plus en plus importante de la dette publique totale.

Cette stratégie présente plusieurs avantages. En empruntant dans leur propre monnaie, les États réduisent leur exposition au risque de change. Ils ne doivent plus mobiliser autant de réserves en devises pour rembourser leur dette extérieure. Les gouvernements deviennent aussi moins dépendants des investisseurs internationaux et des variations des taux d’intérêt mondiaux. La dette intérieure est également plus simple à gérer sur le plan juridique puisqu’elle dépend principalement de la législation nationale.

Le développement des marchés locaux de la dette peut aussi renforcer le fonctionnement global de l’économie. Les émissions régulières de titres publics offrent davantage d’outils aux banques centrales pour conduire leur politique monétaire et lutter contre l’inflation. Elles permettent également de créer une courbe des rendements, un mécanisme qui aide les investisseurs et les banques à évaluer le coût du risque selon les durées d’emprunt. Ce type de marché constitue souvent une base importante pour financer le secteur privé et améliorer l’accès des entreprises au crédit dans des économies où les financements restent limités.

Des coûts plus élevés et des risques pour les banques

Malgré ces avantages, la dette intérieure crée aussi de nouvelles fragilités. Les emprunts locaux sont souvent contractés sur des périodes beaucoup plus courtes que les prêts extérieurs. Certains titres publics arrivent à échéance après quelques mois seulement, ce qui oblige les États à renouveler régulièrement leur dette. Cette situation augmente le risque de refinancement. Si les investisseurs demandent des taux plus élevés ou refusent de souscrire à de nouveaux titres, les gouvernements peuvent rapidement se retrouver sous pression.

Le Ghana illustre cette difficulté. Après le réaménagement de sa dette intérieure en 2023, le pays a principalement émis des bons du Trésor de moins d’un an. Au 30 novembre 2025, la durée résiduelle moyenne de ces titres était inférieure à trois mois. Dans ce contexte, les autorités doivent fréquemment retourner sur le marché pour trouver de nouveaux financements.

Le coût des emprunts locaux constitue aussi un défi important. En Afrique subsaharienne, le pays médian rémunérait sa dette intérieure à environ 8,8 % en 2024. Pour plusieurs États, ces taux restent plus élevés que ceux des prêts concessionnels accordés par les institutions internationales. Même si l’inflation réduit parfois le coût réel de la dette, ces charges financières augmentent les dépenses publiques consacrées au paiement des intérêts.

La forte présence des banques dans le financement des États suscite également des inquiétudes. Dans plusieurs pays, les banques commerciales détiennent une part importante des titres publics. Cette situation peut limiter les crédits accordés aux entreprises privées, car les banques préfèrent souvent acheter des obligations d’État jugées moins risquées. À long terme, cela peut ralentir les investissements privés et freiner la création d’emplois.

Le lien de plus en plus étroit entre les banques et les finances publiques peut aussi devenir dangereux en période de crise. Si un État rencontre des difficultés budgétaires, la valeur des titres publics détenus par les banques peut chuter, fragilisant ainsi l’ensemble du système financier. Cette interdépendance progresse rapidement en Afrique subsaharienne, particulièrement dans les pays à faible revenu.

Pour limiter ces risques, plusieurs experts recommandent d’élargir la base des investisseurs. Les fonds de pension, les compagnies d’assurance et d’autres investisseurs de long terme pourraient contribuer à diversifier le financement des États. L’ouverture aux investisseurs étrangers peut aussi améliorer la liquidité des marchés et réduire les coûts d’emprunt. Mais cette option comporte également un risque de volatilité, car les capitaux étrangers peuvent quitter rapidement un marché en cas de tensions économiques.

Dans ce contexte, les spécialistes estiment que la dette intérieure peut devenir un outil utile pour renforcer la résilience économique des pays africains, à condition qu’elle soit accompagnée d’une gestion budgétaire prudente, d’une inflation maîtrisée et d’une meilleure transparence des finances publiques. Aujourd’hui, les pays de la région consacrent en moyenne environ un septième de leurs recettes publiques au paiement des intérêts de leur dette, ce qui réduit les moyens disponibles pour financer la santé, l’éducation ou les infrastructures.

— Peter MOYI

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