Kinshasa produit plus de 9 000 tonnes de déchets par jour, alors qu’une grande partie de la ville vit au rythme des délestages. Or, ces ordures représentent un gisement capable de générer jusqu’à 300 MW, soit près de 30 % des besoins en électricité de la capitale, si une filière industrielle était mise en place.
Kinshasa jette chaque jour l’équivalent de 200 MW
Aujourd’hui, les déchets s’entassent dans les marchés, les caniveaux, les lits de rivières et au pied des quartiers résidentiels. La capitale apparaît comme une agglomération étouffée par ses propres ordures, alors que ces mêmes déchets pourraient devenir une source d’énergie stable.
Les données techniques sont claires. Les experts estiment qu’une tonne de déchets solides peut produire en moyenne environ 500 kWh d’électricité grâce aux technologies existantes : incinération contrôlée, méthanisation des déchets organiques, gazéification ou fabrication de combustibles dérivés des déchets (RDF).

En appliquant cette moyenne à Kinshasa, les 9 000 tonnes quotidiennes correspondent à près de 4 500 000 kWh par jour. En termes de puissance, cela représente environ 187 MW en fonctionnement continu, avec une capacité théorique pouvant atteindre 300 MW si l’on combine plusieurs procédés. Pour une ville où des communes comme Kimbanseke, Masina, Mont-Ngafula ou Selembao connaissent des coupures récurrentes, ce volume d’énergie ferait une différence concrète.
Ce potentiel reste pourtant inutilisé. Près de 70 % des ménages subissent des coupures quotidiennes. Les industriels, les PME et de nombreux commerces doivent s’équiper en groupes électrogènes pour maintenir leurs activités. Derrière chaque heure de délestage se cachent des pertes de production, des coûts de carburant élevés et une facture énergétique globale plus lourde pour l’économie locale.
Sur le plan sanitaire, la situation n’est pas meilleure. Une partie des déchets est brûlée à ciel ouvert. Cette combustion incontrôlée libère des fumées toxiques, aggrave les problèmes respiratoires et augmente le risque d’incendie dans les zones d’habitat dense. Autrement dit, la ville paie deux fois : en pollution et en manque d’électricité.
Sur le volet investissement, les ordres de grandeur sont connus. Une centrale « déchets-énergie » de 30 MW nécessite entre 150 et 200 millions USD. Pour une capacité de 180 à 200 MW adaptée à Kinshasa, il faudrait donc mobiliser entre 900 millions et 1,2 milliard USD. Ce montant est comparable à celui d’un grand barrage hydroélectrique, avec un avantage de calendrier : une centrale de valorisation des déchets peut être mise en service en 2 à 3 ans si les décisions sont prises et les financements sécurisés.
L’expérience du continent montre que ce type de projet n’a rien de théorique. En Éthiopie, l’usine Reppie transforme les déchets d’Addis-Abeba en électricité (environ 25 MW). En Afrique du Sud, plusieurs unités de méthanisation convertissent la fraction organique des déchets en gaz puis en courant électrique. Au Maroc, les décharges de Casablanca et Rabat font l’objet de programmes de valorisation. Au Nigeria, Lagos teste des projets pilotes. Kinshasa pourrait s’inscrire dans cette même logique, avec une échelle encore plus importante compte tenu de son volume de déchets.
Pourquoi cette ressource reste-t-elle au stade de potentiel ? Trois verrous se dégagent.
D’abord, la collecte est insuffisamment structurée. Près de 70 % des déchets ne sont pas pris en charge selon des standards compatibles avec une alimentation industrielle. Sans collecte régulière, tri minimal et acheminement vers un site central, aucune centrale n’est rentable ni fiable.
Ensuite, il n’existe pas d’infrastructure moderne de grande capacité pour transformer ces flux en électricité. Pas de centrale dédiée, pas de réseau industriel de préparation des déchets, pas de chaîne logistique pensée pour alimenter une installation de 100 à 200 MW.
Enfin, la gouvernance du secteur est fragmentée. Entre la Ville-Province, le gouvernement central, les services d’assainissement, les communes et les opérateurs privés, les responsabilités se superposent. Cette dispersion rend difficile l’émergence d’un pilote unique capable de porter un projet d’investissement de près d’un milliard de dollars, de négocier avec des bailleurs et de garantir des flux de déchets sur la durée.
La conséquence est directe : la capitale laisse filer chaque jour l’équivalent énergétique d’environ 200 MW. C’est une perte sèche pour l’économie locale, mais aussi un coût d’opportunité pour la politique énergétique nationale.
Si Kinshasa parvenait à valoriser ne serait-ce que 40 % de ses déchets, plusieurs effets apparaîtraient rapidement. Une partie des délestages pourrait être réduite, en priorité dans les zones industrielles et les quartiers les plus peuplés. L’usage des groupes électrogènes baisserait, avec à la clé une diminution de la facture en carburant pour les entreprises et les ménages qui peuvent s’équiper.
Une filière structurée des déchets créerait aussi de l’emploi. Les estimations évoquent plus de 5 000 emplois directs dans la collecte, le tri, l’exploitation des centrales et la maintenance, sans compter les emplois indirects dans la logistique, la sous-traitance et les services. Sur le plan environnemental, l’impact serait visible : moins de plastiques dans les ravins, moins de rejets dans les rivières, moins de fumées noires dans les quartiers populaires.
Au fond, le débat dépasse la seule question de gestion urbaine. Il touche à la manière dont la capitale conçoit sa sécurité énergétique. Avec 9 000 tonnes de déchets par jour, Kinshasa dispose d’un gisement qui peut compléter les barrages existants, apporter une puissance pilotable à proximité immédiate de la demande et s’inscrire dans une logique de projet vert pour l’Afrique centrale.
Les chiffres montrent que la marge de manœuvre existe. Reste à savoir quand la ville passera d’un modèle où les déchets sont un fardeau à un modèle où ils deviennent un actif énergétique à part entière.
M. KOSI


