RDC : KoBold Metals réclame l’accès aux archives minières coloniales conservées en Belgique pour accélérer l’exploration

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Une bataille d’accès à l’information s’ouvre autour de l’un des actifs les plus sensibles de l’industrie minière : la donnée géologique. La société américaine KoBold Metals, soutenue par Jeff Bezos et Bill Gates, demande l’accès à des archives minières de l’époque coloniale conservées au Musée royal de l’Afrique centrale, près de Bruxelles, pour les numériser et les rendre disponibles plus vite. En face, l’institution belge refuse de confier ce travail à une entreprise privée, au nom de l’éthique scientifique et du respect du cadre légal.

KoBold Metals, basée en Californie, affirme vouloir numériser « des tonnes » de documents et de cartes historiques stockés au AfricaMuseum. Ces archives, établies durant la période coloniale, contiennent des relevés et des informations détaillées sur la manière dont les ressources minières du territoire congolais ont été repérées et exploitées.

Pour le groupe américain, l’enjeu est immédiat. L’entreprise, qui a levé 537 millions de dollars en janvier 2025 pour étendre ses activités d’exploration de minerais dits critiques, explique que l’accès à ces données peut réduire le coût et le temps de la prospection. Dans un secteur où l’exploration peut absorber des budgets élevés sans garantie de découverte, la qualité de l’information de départ peut faire la différence.

« Nous scannons, nous numérisons les documents et nous les rendons accessibles au public immédiatement », a déclaré à Reuters Benjamin Katabuka, directeur général de KoBold Metals en RDC. Il relie cette démarche à une ambition plus large : attirer plus de capitaux dans l’exploration, un segment souvent moins financé que l’exploitation, alors qu’il conditionne l’arrivée de nouveaux projets.

Un conflit sur le contrôle du processus et le calendrier

Le AfricaMuseum confirme l’importance de ses collections, mais refuse de remettre les originaux ou de déléguer la conduite de l’opération à un acteur privé. « Nous ne pouvons pas déléguer la gestion des collections à des entreprises privées ; cela irait à l’encontre de toute éthique scientifique et institutionnelle », a répondu à Reuters le directeur du musée Bart Ouvry.

KoBold, de son côté, dit proposer un appui technique et financier pour numériser un fonds qui représenterait environ 500 mètres d’étagères. L’entreprise assure agir à la demande du gouvernement congolais, en présentant l’opération comme un soutien à l’État pour moderniser l’accès à la donnée.

Mais l’institution belge avance qu’un programme existe déjà et qu’il est en cours. Le musée affirme travailler sur la numérisation des archives avec le Service géologique national du Congo, dans un projet financé par l’Union européenne. Selon les responsables cités par Reuters, le processus pourrait prendre jusqu’à cinq ans. Une fois achevé, les données seraient consultables en Belgique et en RDC selon le droit belge et européen.

Le musée insiste aussi sur la difficulté matérielle du chantier. Dans les réserves de Tervuren, les archives seraient composées de documents manuscrits, fragiles, avec des inventaires incomplets. Le responsable du département des sciences de la Terre explique que le travail ne se limite pas à scanner. Il faut classer, vérifier, reconstituer les inventaires, restaurer parfois, pour éviter des erreurs ou des pertes.

Derrière cet argument, un autre point pèse lourd dans la décision du musée : le risque d’avantage compétitif. L’institution estime qu’autoriser une seule entreprise à piloter la numérisation pourrait lui donner une avance financière et stratégique sur d’autres acteurs, alors que l’objectif d’une institution publique est de préserver et de diffuser un patrimoine scientifique dans l’intérêt général.

La Belgique met en avant un cadre juridique

L’affaire dépasse le seul débat technique. Un précédent reportage, également cité dans le texte, rapporte que Vanessa Matz, ministre belge de la Politique scientifique, a rappelé que Bruxelles conserve la souveraineté sur ces archives tant que la numérisation n’est pas terminée. Elle demande le respect des procédures légales et administratives.

La ministre souligne aussi que les archives sont explicitement exclues de la loi belge de 2022 sur la restitution de biens coloniaux. Ce détail est important : même si la Belgique dit accepter de transférer les archives au gouvernement congolais après la numérisation, elle garde la main sur le calendrier et les conditions d’accès pendant le chantier.

Toujours selon Reuters, une équipe de scientifiques a commencé à travailler sur la numérisation en février 2026, et l’arrivée d’archivistes était attendue en mars 2026. Les responsables préviennent cependant que la classification et la numérisation complète peuvent prendre de nombreuses années avant que l’ensemble ne soit facilement exploitable.

Un enjeu stratégique pour l’exploration en RDC

Pour la RDC, l’affaire met en lumière une réalité économique : la donnée géologique est une infrastructure à part entière. Sans cartes fiables, sans historiques de prospection, sans inventaires accessibles, l’exploration devient plus lente, plus chère, et donc moins attractive pour des investisseurs qui comparent plusieurs pays et plusieurs juridictions.

Les documents disputés peuvent orienter des campagnes, cibler des zones et limiter les sondages inutiles. Ils peuvent aussi renforcer la capacité de l’État à mieux encadrer l’octroi des permis, à négocier avec les opérateurs, et à planifier une politique de connaissance du sous-sol sur le long terme.

Reste une question centrale, au cœur du bras de fer : qui contrôle le processus de numérisation et qui fixe le rythme d’accès. Entre une logique d’accélération portée par une entreprise minière et une logique institutionnelle portée par un musée public et l’État belge, l’issue dépendra du compromis trouvé sur la gouvernance de ces archives et sur les garanties de mise à disposition pour le Congo.

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