La Régie de distribution d’eau en RDC vit sous perfusion alors qu’elle devrait alimenter le pays en eau potable. À la mi-2025, l’État congolais lui doit environ 598 millions de dollars, après avoir déjà atteint 990 milliards de francs congolais en 2024. Cette dette pèse sur chaque litre d’eau qui sort du robinet des ménages.
La RDC dispose de plus de la moitié des réserves d’eau douce du continent africain. Pourtant, dans les quartiers populaires de Kinshasa comme dans de nombreuses villes de province, les coupures et les raccordements sauvages font partie du quotidien. Au centre de cette contradiction, on retrouve un acteur clé : la REGIDESO SA, société anonyme détenue à 100 % par l’État, qui est à la fois son propriétaire… et son plus mauvais client.
Quand l’État ne paie pas sa propre eau

Depuis 2014, l’histoire de la dette publique envers la REGIDESO ressemble à un disque rayé. Cette année-là, l’entreprise efface environ 150 millions USD d’arriérés pour repartir à zéro. Trois ans plus tard, en 2017, les impayés de l’État remontent déjà autour de 80 millions USD. Entre 2021 et 2023, les montants grimpent jusqu’à environ 368,1 millions USD. En 2024, la direction évoque une créance d’environ 435 millions USD, soit 990 milliards de francs congolais au taux de l’époque. Lors d’une audition au Parlement, le 31 mai 2025, le Directeur général annonce un nouveau chiffre : 598 millions USD.
Dans les faits, l’État consomme une part énorme de la production de la REGIDESO. Les institutions publiques représentent environ 40 % du chiffre d’affaires théorique de l’entreprise. Chaque mois, la facture officielle tourne autour de 6 millions USD. Quand près de la moitié de vos recettes ne rentrent pas, vous ne pouvez plus payer vos produits chimiques, votre électricité, vos fournisseurs ni entretenir vos installations. C’est exactement la situation dans laquelle se trouve aujourd’hui la REGIDESO.
La structure juridique n’aide pas. Devenue société anonyme unipersonnelle dans le cadre de l’OHADA, avec un capital de 735 622 millions de francs congolais et un siège à la Gombe, la REGIDESO est placée sous une double tutelle : technique (Énergie et Ressources hydrauliques) et administrative et financière (Portefeuille). Pour réclamer ses factures, la direction doit donc s’adresser à… ses propres autorités de tutelle. Difficile d’exiger des coupures d’eau ou d’engager des poursuites dans ces conditions.
Au cœur du problème se trouvent aussi les fameux « ayants-droit ». Ce terme désigne les entités dont la consommation d’eau est directement prise en charge par le Trésor public. À l’origine, il s’agissait de quelques services essentiels : hôpitaux publics, camps militaires, commissariats, administrations stratégiques. Avec le temps, la liste s’est allongée. On y retrouve désormais des écoles privées, des églises, certaines résidences de personnalités et même des institutions qui génèrent elles-mêmes des revenus, mais refusent de payer. L’eau facturée à ces ayants-droit repose sur un principe simple : l’État paiera un jour. Il ne paie pas, ou très peu.
Autre faille : la facturation au forfait. Une grande partie des institutions publiques ne disposent pas de compteurs. Elles paient un montant fixe, déconnecté de la consommation réelle. Une fuite dans un camp militaire, une canalisation cassée dans un ministère, tout cela n’a aucun impact sur la facture de celui qui consomme. Des rapports de la Banque mondiale estiment que dans des provinces comme le Katanga, à peine un tiers des branchements sont équipés de compteurs, encore moins dans le secteur public. Le message implicite est clair : l’eau est perçue comme illimitée. La REGIDESO, elle, paye la note.

Les conséquences techniques sont visibles. Les usines de traitement ont besoin de sulfate d’alumine, de chlore, de chaux et d’autres produits importés, payés en dollars ou en euros. La REGIDESO encaisse des francs congolais dépréciés, et encore, pas tous. La trésorerie amputée de 40 % de recettes impayées ne permet pas d’acheter les volumes nécessaires. À plusieurs reprises dans son histoire, notamment après les pillages de 1991–1992, l’entreprise n’a survécu que grâce à des dons de produits chimiques de partenaires internationaux. Quand ces aides se raréfient, la continuité et la qualité de l’eau ne sont plus garanties.
Le réseau lui-même se dégrade. De nombreuses conduites datent de la période coloniale ou des années 1970. Faute de moyens, la maintenance préventive est quasi inexistante et l’on se contente d’interventions d’urgence, souvent tardives. Les pertes techniques sont évaluées à environ 20 m³ d’eau par jour et par kilomètre de réseau, soit deux à trois fois les normes admises. À Kinshasa, ces fuites alimentent l’érosion, provoquent des glissements de terrain et détruisent des tronçons de voirie financés par l’État. On se retrouve dans un cercle fermé : l’État ne paie pas l’eau, la REGIDESO ne répare pas, les routes se cassent et il faut encore plus d’argent public pour les refaire.
L’impact sur l’accès à l’eau est direct. Dans certaines zones rurales du Nord-Kivu ou du Katanga, le taux d’accès à l’eau potable ne dépasse pas 15 %. À Kinshasa, ville de plus de 15 millions d’habitants, les nouveaux quartiers en périphérie (N’sele, Maluku, extensions de Mont-Ngafula) s’étendent plus vite que les conduites. Sans apurement des 598 millions USD, la REGIDESO n’a aucune capacité d’investir pour étendre le réseau. Les habitants se tournent alors vers des forages privés, des puits non contrôlés ou l’eau de rivière.
Cette crise a aussi un visage social. Le Directeur général l’a reconnu devant les députés : ce sont les ménages modestes et la classe moyenne qui, en payant leur eau sous la menace de coupure, financent indirectement la consommation des institutions publiques et d’une partie de l’élite. Le citoyen ordinaire paie sa facture, parfois forfaitaire et élevée, pour que l’eau continue à couler aussi dans les bureaux, les camps et les villas qui ne paient pas. Il s’agit d’un transfert silencieux de revenus des plus pauvres vers les plus puissants.
Les conséquences sanitaires suivent. Quand l’eau du robinet est coupée ou douteuse, les familles achètent de l’eau en bidons, beaucoup plus chère, ou utilisent des sources contaminées. Les épidémies de choléra ou de typhoïde reviennent régulièrement dans les grandes villes et dans certains centres urbains de province. Les dépenses de santé augmentent alors que le pouvoir d’achat reste faible.
La REGIDESO n’est pas seule dans cette impasse. Sa sœur jumelle, la SNEL, vit une situation proche. L’État lui doit aussi de gros montants, alors que la REGIDESO est l’un de ses plus grands clients en électricité pour faire tourner les pompes. Faute de paiement de l’État, la REGIDESO accumule à son tour des impayés envers la SNEL. La SNEL se retrouve en difficulté et réduit parfois l’alimentation des installations d’eau. La chaîne des dettes remonte jusqu’au Trésor public et bloque tout le système eau-énergie.
Face à cette situation, le gouvernement a tenté plusieurs approches. En novembre 2023, un contrat de performance est signé avec la REGIDESO. L’État promet de payer chaque mois 2 millions USD pour la consommation courante (pour une facture réelle de 6 millions) et 4 milliards de francs congolais pour commencer à éponger la dette historique. Dans la pratique, seuls 1 million USD par mois ont été versés pendant dix mois, avant l’arrêt des paiements. Le contrat est resté sur le papier.
En mars 2025, lors de la 37ᵉ réunion du Conseil des ministres, la Première ministre Judith Suminwa Tuluka annonce un « ordre de paiement permanent ». L’idée est de prélever automatiquement, dès avril 2025, les montants des factures REGIDESO et SNEL dans l’exécution du budget, sans passer par toute la chaîne administrative de la dépense. Une commission interministérielle est aussi réactivée pour traiter le stock de la dette. En juin 2025, lors de l’interpellation du DG par le député Tobie Kayumbi, le chiffre de 598 millions USD est rendu public. Le président de l’Assemblée nationale, Vital Kamerhe, appelle alors les institutions à donner l’exemple et à payer leurs factures.
Reste une question centrale : comment régler près de 600 millions USD d’arriérés sans déséquilibrer le budget de l’État ? Plusieurs pistes circulent. La première consiste à transformer cette dette en titres publics à long terme, que la REGIDESO pourrait déposer en garantie auprès des banques pour obtenir de l’oxygène financier. La seconde vise à compenser les impôts et taxes que l’entreprise doit à l’État avec les montants que l’État lui doit. Ces deux solutions ne suffiront pas à elles seules, mais elles peuvent réduire la pression immédiate.
Une autre question revient régulièrement : faut-il ouvrir le capital de la REGIDESO ou engager des partenariats public-privé ? Tant que le principal client ne paie pas ses factures, aucun opérateur privé sérieux n’acceptera de prendre le risque. La mise en ordre des comptes avec l’État est la condition de base à toute réforme plus profonde.
Au fond, la crise de la REGIDESO pose trois priorités simples. D’abord, revoir de fond en comble la liste des ayants-droit et limiter la prise en charge centrale à quelques services régalien vraiment essentiels, en renvoyant les autres institutions à une facturation normale avec sanction en cas de non-paiement. Ensuite, donner une valeur réelle à la dette de 598 millions USD, par des mécanismes clairs et transparents, pour que l’entreprise retrouve une capacité minimale d’investissement. Enfin, généraliser les compteurs, y compris pour les institutions publiques, avec des systèmes de prépaiement qui mettent fin aux consommations sans limite.
Tant que l’État asphyxiera son propre opérateur d’eau, l’Objectif de développement durable n° 6, qui promet l’accès à l’eau pour tous, restera une promesse lointaine pour la majorité des Congolais.
— M. KOSI


