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L’Afrique exporte ses minerais stratégiques, la valeur ajoutée lui échappe

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L’Afrique vend chaque année pour environ 266 milliards USD de minerais, le plus souvent à l’état brut ou peu transformé, tout en important pour près de 68 milliards USD de produits miniers plus élaborés. La RDC fournit à elle seule près de 76 % de la production mondiale de cobalt, mais une grande partie des recettes et des emplois qualifiés se crée hors du continent, dans les étapes de raffinage et d’industrie.

Quand le cobalt et le lithium nourrissent d’abord les chaînes de valeur étrangères

Le terme « stratégique » ne qualifie pas un métal en soi, il décrit une position dans les rapports de force économiques. Cobalt, lithium, graphite et terres rares sont au centre de la transition énergétique et numérique car ils entrent dans la fabrication des batteries, des véhicules électriques, des réseaux électriques intelligents et d’une partie de l’électronique mondiale.

Sur le continent africain, ce qualificatif est souvent associé à une promesse de développement presque automatique. L’idée est simple, la planète a besoin de nos minerais, donc la croissance suivra. Dans les faits, ce qualificatif traduit d’abord les besoins industriels de l’Union européenne, des États Unis, de la Chine et d’autres pôles économiques, qui cherchent à sécuriser leurs approvisionnements et leurs emplois.

L’orientation des politiques publiques au Nord est claire. L’Union européenne affiche l’ambition de renforcer sur son territoire l’extraction, la transformation et le recyclage des minerais nécessaires aux technologies sobres en carbone à l’horizon 2030. Les États Unis conditionnent une partie des avantages fiscaux de l’Inflation Reduction Act au fait que les « critical minerals » proviennent de pays partenaires jugés fiables. Dans les deux cas, budgets publics, réglementation et diplomatie sont mobilisés pour protéger leurs propres chaînes de valeur.

L’Agence internationale de l’énergie anticipe une quasi multiplication par trois de la demande en minéraux pour les technologies propres d’ici 2030. La pression sur l’offre va donc s’intensifier, mais la plus grande partie de la valeur se concentre en aval, au niveau du raffinage, de la chimie des matériaux, de la fabrication de composants et de la maîtrise des normes industrielles. Ces segments sont déjà très concentrés, en particulier en Chine, qui domine le raffinage et la transformation d’un grand nombre de ces métaux.

Dans ce schéma, l’Afrique reste un fournisseur périphérique. En 2023, le continent exporte massivement des minerais bruts ou faiblement transformés, tout en important des produits semi finis et finis plus coûteux. La RDC en offre une illustration claire avec le cobalt, dont elle est le premier producteur mondial, sans disposer encore d’un tissu industriel à la hauteur de cette position. L’écart entre la rente minière captée localement et la valeur industrielle générée ailleurs se traduit par une faible diversification de l’économie, une dépendance durable aux cours mondiaux et une vulnérabilité des finances publiques.

Le risque ne se limite pas aux mines elles mêmes. Il s’étend aux infrastructures bâties autour de ces projets. Le modèle de la « mine en enclave » est bien connu, avec des sites isolés, reliés par des routes ou des rails dont la principale fonction reste l’exportation du minerai. Un nouveau modèle se dessine, le « corridor en enclave », où les grands axes de transport et d’énergie servent avant tout à acheminer la production vers les marchés extérieurs sans structurer un tissu industriel local. Les États traversés supportent les contraintes environnementales et sociales, alors que la valeur ajoutée se loge au bout de la chaîne.

Sur le plan monétaire, une stratégie centrée sur l’exportation brute d’un petit nombre de minerais présente plusieurs faiblesses. Les cours sont très volatils, la moindre correction peut réduire soudainement les recettes d’exportation, ce qui pèse sur les réserves de change et sur la stabilité du taux de change. Les innovations technologiques peuvent aussi faire reculer la demande pour un métal, comme on l’observe avec certaines batteries moins gourmandes en cobalt. Un choc sur un seul produit d’exportation fragilise alors le budget, l’emploi, les banques exposées au secteur et parfois même la stabilité financière.

Sortir de ce piège suppose un changement de cap. Les États africains doivent d’abord définir leurs propres objectifs, en termes d’emplois industriels, de montée en gamme et de transformation locale. Il peut s’agir de fixer des cibles raisonnables, par exemple transformer sur le sol national une part minimale de la production d’un métal clé, ou attirer des unités de précurseurs pour batteries plutôt que se limiter à l’extraction. Une partie des recettes minières devrait être orientée vers des investissements en électricité, en transport et en formation professionnelle, afin de soutenir ce mouvement.

Le choix des segments de chaîne de valeur devient essentiel. Aucun pays ne peut tout faire, mais chacun peut se positionner sur quelques maillons précis, en jouant sur ses avantages comparatifs, sa taille de marché et ses partenariats régionaux. La coopération entre pays producteurs peut permettre de mutualiser des infrastructures de transformation, d’harmoniser les régimes fiscaux et de peser davantage dans les négociations avec les grands groupes industriels.

La gouvernance des contrats et des données reste un autre levier central. Un contrôle rigoureux des volumes extraits, des prix de transfert et des marges facilite la négociation de clauses de transformation locale, d’emplois nationaux et de contenu local industriel. Des contrats mieux encadrés, assortis de mécanismes de suivi transparents, limitent les pertes pour les finances publiques et renforcent la crédibilité des politiques minières.

Enfin, les infrastructures financées autour des projets miniers devraient répondre à un double objectif, faciliter l’exportation et soutenir l’économie domestique. Un chemin de fer qui dessert aussi des zones industrielles, une ligne électrique qui alimente des villes et des PME, un port conçu pour plusieurs usages renforcent la résilience macroéconomique au lieu de reproduire une économie de couloir.

L’Afrique ne manque pas de ressources ni de partenaires, mais sans stratégie industrielle et monétaire cohérente, le qualificatif « stratégique » restera surtout valable pour les pays qui transforment et non pour ceux qui extraient. Le véritable enjeu consiste à convertir la rente minière en capacité productive durable, en emplois qualifiés et en stabilité financière, plutôt qu’en dépendance prolongée vis à vis des cycles de prix mondiaux.

M. KOSI

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