Des réserves pétrolières estimées à plusieurs milliards de barils sous le lac Albert, à l’est de la RDC, près de la frontière ougandaise. Des blocs numérotés 1 et 2 en Ituri. Et pourtant, près de vingt ans après les premières attributions, l’exploitation reste limitée, l’État et les communautés locales attendent toujours des bénéfices tangibles, tandis qu’une enquête de terrain décrit une opposition largement majoritaire.
Depuis 2006, la gestion de ces blocs a changé de mains à plusieurs reprises, au rythme des changements au ministère des Hydrocarbures. Cette instabilité, souvent critiquée pour son manque de transparence, pèse sur la crédibilité du secteur et sur la capacité à attirer des investissements lourds, indispensables pour produire à grande échelle.

La trajectoire des blocs 1 et 2 illustre ces faiblesses. Un contrat de partage de production a été signé en 2010 avec la société Oil of Congo, associée à des sociétés domiciliées aux îles Vierges et à l’homme d’affaires Dan Gertler. Le texte évoque des résultats limités en matière d’exploitation productive. Autrement dit, le cadre contractuel existe, mais il n’a pas débouché sur une montée en puissance industrielle visible.
Sur le terrain, la frustration grandit. Des riverains disent ne pas voir la traduction concrète des promesses de développement souvent avancées dans ce type de projets, routes, écoles, services de santé. Dans le même temps, les contrats de partage de production, censés organiser le partage des revenus entre l’État et l’opérateur, et prévoir des bénéfices pour les communautés, sont décrits comme opaques, mal appliqués ou faiblement contrôlés, dans un contexte où les autorités sont jugées insuffisamment outillées pour imposer des obligations et vérifier leur exécution.
70% d’opposition, le pétrole face au risque environnemental et au déficit de consultation
Une étude du Cadre de Concertation sur les Ressources Naturelles (CdC/RN) met des chiffres sur ce malaise. La plateforme de la société civile indique avoir mené une enquête intitulée « Perception de la population des blocs 1, 2 et 3 sur l’exploitation des hydrocarbures dans le Graben Albertine congolais ». La méthodologie annoncée repose sur 1 141 entretiens individuels, complétés par des focus groups et une analyse anthropologique.

Le résultat présenté décrit un clivage net. 70% des personnes interrogées disent s’opposer au projet pétrolier. Les raisons sont d’abord environnementales et sociales, avec des craintes précises :
- 75% redoutent la disparition des écosystèmes aquatiques du lac Albert ;
- 65% craignent une pollution généralisée ;
- 40% s’inquiètent de délocalisations et de la perte de leurs moyens de subsistance, pêche, agriculture et élevage.
Derrière ces pourcentages, une idée revient, les populations voient le pétrole comme une activité à haut risque dans une zone écologiquement sensible, où l’économie locale dépend directement de l’eau, des terres et des cycles de production agricole. L’opposition ne porte donc pas seulement sur un débat « pour ou contre » le développement. Elle porte sur la peur de perdre l’essentiel, le revenu quotidien et l’équilibre environnemental.
L’enquête met aussi en avant un problème institutionnel, la confiance. Le CdC/RN parle d’un « climat de méfiance institutionnelle » et décrit des consultations jugées non inclusives, avec une information perçue comme opaque sur la nature des risques et sur les garanties prévues. Une phrase de l’étude résume ce ressenti : « Le processus de consultation est non inclusif ; les entreprises échangent des informations au niveau national et provincial, mais la communauté n’est pas associée ».
En face, 30% des répondants se disent favorables aux projets. Les motivations avancées sont, là aussi, très concrètes : l’emploi et les infrastructures. Dans cette minorité, 45% évoquent l’espoir d’emplois locaux, et 35% citent le développement d’infrastructures. Ce soutien n’efface pas les craintes. Il traduit plutôt un arbitrage difficile, accepter un projet contesté parce que le besoin économique est pressant, dans une province où les opportunités formelles d’emploi restent rares.
Au-delà des impacts habituels, l’étude rapporte des inquiétudes sanitaires, avec la peur de maladies graves, comme des cancers et des malformations congénitales. Elle mentionne aussi une dimension culturelle, la valeur symbolique et sacrée de la terre, du lac et des rivières dans les représentations locales, un point souvent peu pris en compte dans les discussions techniques centrées sur les coûts et les recettes.
Ces craintes se renforcent dans un contexte transfrontalier. Le lac Albert et la rivière Semliki sont partagés avec l’Ouganda. Les populations interrogées relient donc les activités d’un côté et de l’autre, en se demandant ce que les opérations pétrolières pourraient changer pour l’ensemble de l’écosystème commun.
Sur le plan politique et administratif, plusieurs explications ressortent du texte. D’abord, le cadre légal. La RDC a adopté une loi sur les hydrocarbures en 2015, après une longue période décrite comme un vide ou une instabilité réglementaire. Quand les règles arrivent tard et changent selon les rapports de force, les décisions d’attribution deviennent plus vulnérables aux contestations et aux soupçons, et l’État perd des marges pour encadrer solidement les opérateurs.

Ensuite, la gouvernance. Le texte rapporte des dénonciations d’experts sur des attributions réalisées sans procédure adéquate, sans consultation du gouvernement au complet, et parfois sans prise en compte des zones protégées. Ce type d’accusation ne constitue pas, en soi, une preuve judiciaire, mais il décrit un risque économique réel : si les contrats sont contestés, si les procédures sont fragiles, les investissements deviennent plus prudents, et l’État peine à sécuriser une trajectoire de production stable.
Troisième contrainte, la sécurité. L’Ituri est présentée comme une zone où des groupes armés pèsent sur l’autorité de l’État. Dans ces conditions, mettre en place un projet industriel exigeant, sécuriser des équipes, construire des installations, protéger des infrastructures et garantir la continuité logistique devient beaucoup plus difficile. Même avec un bon contrat, une exploitation industrielle ne se décrète pas si l’environnement opérationnel reste instable.
Le contraste régional est également mis en avant. Du côté ougandais, le texte indique que l’Ouganda a mobilisé des entreprises internationales, notamment TotalEnergies, CNOOC et Tullow Oil, avec des perspectives de revenus plus concrètes et des infrastructures prévues, comme un oléoduc vers la Tanzanie. Cette comparaison met la RDC face à une question simple : pourquoi un bassin pétrolier partagé avance plus vite d’un côté que de l’autre ? Le document suggère une piste, la RDC n’a pas réussi à intégrer pleinement ses blocs dans des projets industriels transfrontaliers capables d’attirer des partenaires et de structurer une chaîne de valeur.
Dans ce tableau, l’enjeu n’est pas seulement d’avoir du pétrole sous le sol. L’enjeu est de bâtir une trajectoire crédible, avec des contrats lisibles, une application contrôlable, et une place réelle pour les communautés qui vivent autour des blocs. Le texte insiste sur une condition présentée comme indispensable par l’étude, un mécanisme de consultation libre, préalable et éclairée, pour que tout projet soit légitime et acceptable localement.
Enfin, l’étude rapporte que, face aux débats mondiaux sur le réchauffement climatique, des populations perçoivent la transition vers des sources renouvelables comme une alternative pour le pays, notamment dans un contexte où la RDC exploite déjà des minerais stratégiques. Le document souligne aussi les limites de cette option, freinée par des contraintes économiques, politiques et techniques, et par la nécessité d’investissements et de partenariats solides.
— M. MASAMUNA


